— Oh ! je ne sais pourquoi, dit-elle avec une sorte de confusion en passant sur son front sa petite main pâle, je ne sais pourquoi, j’ai peur… j’ai peur… Que serait-il cet homme que je ne connais pas et qui viendrait me chercher en maître ?… et puis… si… si quelqu’un venait… qui ne fût pas lui, si… Que croire ? Mon Dieu, je me sens devenir folle quand je pense à toutes ces choses mystérieuses… incompréhensibles pour moi…
Elle chancela, ses yeux se fermèrent.
D’un mouvement instinctif, Pierre l’entoura de ses bras, la retint contre lui.
— Mais il ne viendra pas, répéta-t-il doucement, il ne viendra pas… essayez d’échapper à ces imaginations morbides, à tout ce surnaturel qui vous effraye, qui vous fait mal.
Et un grand désir le prit d’ajouter à ces mots, d’autres mots : « Oubliez ce fantôme de vos rêveries… et laissez-moi être le guide, le protecteur dont votre faiblesse a besoin dans la vie, dans la vraie vie. »
Oh ! que de choses il eût voulu dire à la bien-aimée, tandis qu’il la tenait ainsi, lasse et comme plus frêle, tout près de son cœur ! « Mon origine est très humble, mais, en ce monde nouveau que vous ignorez encore, l’avenir, un avenir de gloire, peut-être, est à moi… Pour vous mériter, je saurais devenir illustre ; je risquerais cent fois ma vie, je prendrais des villes, je gagnerais des batailles… parti de rien, je saurais atteindre à tout ! Et votre famille aurait en moi un soutien puissant. Qu’est-ce donc de nos jours qu’un titre, une particule ? N’avons-nous pas aussi, nous, les hommes d’aujourd’hui et de demain, notre noblesse, née comme l’autre se flattait de l’être, du courage personnel, de la gloire militaire, des services rendus au pays ?… Vous me connaissez à peine… mais, dès la première minute, je vous ai aimée, je vous ai appartenu… et vous, vous m’aimeriez un peu aussi, je le sens, si vous vous abandonniez à votre cœur… Car il y a des unions écrites à l’avance et des êtres qu’un seul regard lie… Si quelque chose, un sentiment nouveau ne s’était pas révélé à votre âme, pourquoi auriez-vous peur de l’idéal fiancé que votre rêve appelait hier encore ?… Ne permettez pas qu’un préjugé nous sépare !… Vous êtes libre… un serment arraché à votre ignorance d’enfant ne saurait engager votre vie de femme… décidez-vous librement !… Et nous laisserons dormir d’un éternel sommeil le trésor des ducs de Chanteraine… Le trésor pour moi, c’est vous !
Peut-être même le colonel Fargeot les eût-il dites ces paroles folles ; mais, presque aussitôt, les yeux de Claude se rouvrirent surpris, craintifs… D’un mouvement fatigué, avec un petit geste très simple, qui remerciait et protestait un peu prématurément d’un retour de force ou de courage, la jeune fille se redressa, repoussant doucement l’appui auquel, presque inconsciemment, elle s’était abandonnée quelques secondes.
Alors une sorte de réveil se fit aussi en Pierre ; à ce moment même, par une association d’idées assez confuse, il se rappela le délire du maître d’école ; il se rappela qu’il y avait une faute, un crime peut-être dans la vie de ce père bien-aimé.
Si Antonin Fargeot s’était rendu coupable, en dehors de tout entraînement politique, d’une action mauvaise, déshonorante, comment dire à Claude : « Je porte un nom sans tache » ?
Si Antonin Fargeot avait participé aux horreurs de 93, s’il avait fait couler le sang de ceux que les Chanteraine appelaient leurs amis, leurs frères, comment dire à Claude : « C’est un préjugé qui nous sépare » ?