— Merci, colonel Fargeot, et que Dieu vous garde, reprit Claude, essayant d’affermir sa voix qui s’altérait.

Pierre hésita un très court instant, puis, d’un mouvement presque brusque, il saisit la main qui pendait, inconsciente, sur la jolie robe à bouquets roses ; longuement, follement, comme s’il ne pouvait s’en détacher, il y pressa ses lèvres. Et, il s’enfuit.

Sans se retourner une seule fois pour regarder en arrière, sans ralentir sa marche pour reprendre haleine, il traversa les ruines de Chanteraine, il descendit la pente abrupte, il suivit jusqu’à la grande route le chemin qui ceinturait la colline.

Là, il s’arrêta et passa sa main sur son front, sur ses yeux… Une phrase de Claude lui revenait obsédante :

« J’ai cru voir en vous Gérard de Chanteraine… »

Un instant, irrésistiblement attirés, ses regards s’absorbèrent sur la petite bague étrange ; mais, bientôt, il secoua la tête, comme pour chasser une idée importune ou folle.

— Quelles chimères cette pauvre enfant m’a mises dans l’esprit ! murmura-t-il. Oh ! tante Manon, tante Manon, qu’allez-vous me dire ?

V
TANTE MANON

Lorsque Pierre — avec des ménagements infinis — eut appris à la tante Manon la mort d’Antonin Fargeot, la pauvre femme pleura beaucoup. Et, profondément ému devant cette douleur de toute vieille qui ressemblait un peu, dans ses manifestations extérieures, à une douleur enfantine, l’officier berça de paroles tendres et de caresses celle qui, bien des années auparavant, avait ainsi apaisé ses pleurs de tout petit… Puis, encore endolorie du coup qu’elle avait reçu, la tante Manon regarda son Pierre, l’admira, le questionna, l’entoura d’attentions et de soins ingénus… On eût dit qu’elle cherchait à oublier le triste présent pour se croire revenue au temps où elle contait si bien l’histoire de la Belle au bois.

Ni la petite maison de Roy-lès-Moret ni la tante Manon elle-même n’avaient beaucoup changé depuis ces temps d’avant le déluge ! Les murs de la maison avaient encore un peu noirci, les cheveux de tante Manon avaient encore un peu blanchi… mais le vieux logis et la vieille femme avaient gardé leur air de bonté naïve… Il y a des maisons qui sont bonnes et naïves, on le devine tout de suite, en entrant, à je ne sais quoi dans la disposition des meubles de l’âtre qui accueillent, dans l’arrangement des belles images et des poteries coloriées des murs qui sourient.