Près de la tante Manon, entre les murs vénérables de la maison de Roy-lès-Moret, Pierre Fargeot crut un moment, lui aussi, qu’il était retourné de bien des années en arrière. Mille souvenirs l’appelaient, de tous les points de la salle où tante Manon lui servait dans une assiette, dont il reconnaissait les enluminures ardentes, une de ces soupes épaisses et odorantes qu’elle s’entendait à faire mieux que personne, et il n’imposait pas silence à ces revenants du passé. Il aurait voulu se réfugier au milieu d’eux, comme en un asile où rien du présent n’eût pu l’atteindre.
Maintenant qu’il touchait au but, son impatience de savoir avait fait place à une appréhension de ce qu’il pourrait apprendre et il n’osait pas interroger.
Qu’allait-elle dire, la pauvre vieille Manon ? Se rappelait-elle encore les choses d’autrefois ? Sous le poids des années, le fragile secret ne s’était-il pas brisé, au delà de ce front osseux sur lequel la peau parcheminée paraissait trop mince et trop tendue ?
Pierre avait résolu qu’il ne parlerait pas du mystère avant le lendemain. Il lui semblait à la fois qu’il pouvait s’accorder cette trêve et qu’il la devait à la tante Manon.
Quand vint le soir, tous deux s’assirent, sans que le sujet terrible eût été abordé, dans le jardinet planté de fleurs et de légumes qui entourait la maison de Manon Fargeot.
Le ciel s’était doré très doucement, après la journée chaude… des insectes passaient presque silencieux dans l’atmosphère calme ; des parfums de fleurs très humbles, des aromes de fraises mûres montaient des plates-bandes ; des voix de paysans qu’accompagnait un son continu de clochettes chantaient au loin ; c’était l’heure de la rentrée des troupeaux, une heure ineffablement calme, une de ces heures où il semble que rien de violent ne puisse s’être passé sur la terre…
La douceur en était telle que Fargeot eût craint de rompre le charme en prononçant une parole, quelle qu’elle fût… Il lui paraissait bien vraiment, en cet instant, que toute sa vie s’était écoulée là, que tout événement qui n’eût pas tenu entre les quatre haies vives de ce pauvre courtil ne pouvait provenir que d’un monde irréel de fantaisie et de rêve.
Cependant, même à cette heure d’oubli volontaire, l’image d’une jeune fille vêtue de clair se dessinait légère, presque aérienne, dans le petit jardin de tante Manon.
Pierre savait que, maintenant, cette image l’accompagnerait toujours et qu’elle s’encadrerait souvent ainsi, pure et mélancolique, dans l’or pâle des soirs.
Il ne voulait pas donner de nom précis à l’apparition délicieuse… Elle s’appelait pour lui la bien-aimée et sa présence n’était subordonnée ni aux lois du temps ni à celles de l’espace… Il s’absorbait dans la contemplation sereine de l’être, invisible pour d’autres, qui était là, tout proche pour lui, et les mots d’adoration que ses lèvres ne prononceraient jamais chantaient, entendus de lui seul, dans son cœur et parmi les choses…