Mais soudain, comme si la ravissante paix du crépuscule eût, par quelque rapprochement confus, suggéré à ses quatre-vingts ans une demande anxieuse, Manon Fargeot parla :

— Oh ! dis-moi, mon enfant, fit-elle, sa mort a-t-elle été douce ? Pendant les dernières heures — celles que tu as passées auprès de lui — a-t-il retrouvé toute sa connaissance ? T’a-t-il dit adieu avec sa vraie tête et son vrai cœur ?

C’était l’éternel problème, et la tante Manon qui prononçait à son tour les paroles d’angoisse ne savait pas que, si quelqu’un pouvait encore y répondre en ce monde, c’était elle, elle la pauvre vieille, elle traduisant de sa petite voix cassée, les réminiscences, peut-être bien vagues, de sa mémoire peut-être endormie…

Mais Pierre sentit que le moment décisif était venu et, devant le beau ciel doré qui, lentement s’obscurcissait, il évoqua, pour la tante Manon, les souvenirs de la dernière nuit, des dernières heures qu’il avait vécues auprès de son père mourant.

Cependant, comme il voulait à tout prix connaître la vérité, il ne parla d’abord qu’en termes vagues du délire où, par moments, la raison de son père avait paru sombrer et il se garda de laisser voir qu’il n’avait lui-même pas su ou pas osé faire la part de la fièvre, au milieu de tant de propos étranges recueillis par lui, au lit de mort d’Antonin. Et lorsqu’il aborda enfin la question de laquelle toute sa vie lui semblait maintenant dépendre, ce fut avec fermeté, sans avouer son incertitude, ce fut comme s’il ne s’agissait pour lui que d’obéir docilement à une volonté exprimée par son père, ce fut comme s’il avait lui-même pu accepter, sans le moindre doute sur la lucidité du cerveau qui les avait conçues, les paroles dont il devait transmettre à sa tante, le sens précis.

— Tante Manon, fit-il doucement, je m’étais promis de ne point vous tourmenter aujourd’hui de ces choses, mais j’en ai l’esprit obsédé et voilà qu’en m’interrogeant sur les derniers moments de mon père, vous me rendez irrésistible la tentation de vous interroger à mon tour… Le suprême effort de celui que nous pleurons fut pour me recommander d’aller à vous… Il avait peine à rassembler ses souvenirs ; tout courage, toute force surtout lui manquait pour me mettre au fait de… je ne sais… d’un mystère, d’un secret qu’il voulait que je connusse… d’un secret dont il me parlait avec angoisse et qui semblait troubler douloureusement son cœur… presque sa conscience… Ce secret, il paraît que vous le savez, tante Manon, et mon père, qui n’a pu me le dire, désire que je l’apprenne de vous… Je suis venu vous le demander.

Tante Manon avait pâli. Lentement elle secoua la tête…

— A quoi bon ?… à quoi bon ?… murmura-t-elle.

— Ah ! je vous en supplie, implora l’officier… L’heure est solennelle pour vous comme pour moi. C’est au nom de mon père… de votre neveu, que vous aimiez, qui vous aimait, que je vous prie de ne me rien cacher ?

— A quoi bon ?… répéta la vieille femme. Je sais si peu !… Et le peu que je sais… te fera souffrir… A quoi bon ?…