La vieille hocha la tête.

— Je ne l’ai jamais su…

— Ah ! je comprends, je comprends… c’était ce nom-là qu’il cherchait dans son délire, oui… et qu’il n’a pu retrouver… Tante Manon, s’écria le jeune homme avec désespoir, tante Manon, parlez-moi… Vous ne savez pas le nom de mon père, mais vous savez… vous savez…

— Je ne sais presque rien, mon pauvre enfant… reprit Manon. Ton père — je veux dire Antonin Fargeot, hélas ! — m’avait remis, il y a longtemps, une lettre cachetée où tout était écrit… et que je devais te donner, un jour, après sa mort ! Cette précaution m’avait fait sourire… Comment aurai-je alors supposé qu’Antonin, si jeune encore, mourrait avant moi ?… Puis tu partis pour l’armée, tu devins officier… capitaine… que sais-je ?… La dernière fois que je vis mon neveu, il me redemanda la lettre et la brûla sous mes yeux… « A quoi bon troubler cet enfant, en lui disant la vérité, m’expliqua-t-il. Il a fait du nom de Fargeot, un beau nom de soldat… à quoi bon lui en révéler un autre ? »

— Et rien… rien ne vous a jamais laissé soupçonner, quel pouvait-être cet autre nom ?

— Rien, je te le jure, sur la mémoire chérie de ma mère, mon pauvre enfant !…

VI
LE NOM

— Longtemps, j’ai cru moi-même que tu étais le fils d’Antonin, reprit Manon Fargeot au bout d’un moment. J’avais vu grandir mon neveu sous les yeux de mon cher frère, de ma digne belle-sœur, morts trop tôt, eux aussi… je l’aimais tendrement, il me rendait mon affection, je le sais… mais les voyages sont difficiles aux pauvres gens ! Aussi y avait-il plusieurs années que je n’avais reçu la visite d’Antonin, lorsqu’il vint m’annoncer son mariage avec une ouvrière de Paris, une brave fille nommée Remiette Aublet. C’était en 1775. A cette époque, il passa quelques jours avec moi, et, en une heure d’abandon, comme nous nous entretenions de ses parents, de nos souvenirs communs, il me conta les peines de sa vie.

— Pauvre père ! fit l’officier, repris, dominé par le passé. Souvent il m’a parlé des travaux, des espoirs de sa jeunesse. Il avait rêvé la gloire, lui aussi ! Que lui a-t-il manqué pour atteindre au succès ? peut-être, un peu plus d’énergie, un peu plus de confiance en lui-même…

— Un peu plus de bonheur surtout ! acheva la tante Manon. Plus tard je pourrai te redire en ses moindres détails, telle enfin qu’elle me fut dite à moi, la triste histoire de ce cœur tendre et bon… Avant son mariage, Antonin Fargeot s’était pris à aimer une belle demoiselle dont tout le séparait, naissance et fortune. Un jour même, il avait poussé la folie jusqu’à avouer son amour à celle qui en était l’objet et son aveu bien humble, son aveu désespéré, avait été surpris… Alors, pour se venger de ce qu’il considérait comme un outrage, le père de la jeune personne avait eu une pensée odieuse ; il avait appelé ses laquais et fait jeter à la porte, insulter grossièrement par eux, sous les yeux de sa fille, le pauvre maître de latin qui…