Un cri d’horreur exaspérée interrompit la phrase…

— Oh ! le malheureux, le malheureux !!

Une flamme sombre brillait dans les yeux de Fargeot ; ses poings se crispèrent…

— Oh ! oui, bien malheureux, affirma la bonne femme. La pensée de conquérir, — à défaut de l’amour, hélas ! — l’estime, l’admiration de cette jeune fille, l’avait seule soutenu dans ses efforts vers le succès… C’était un homme faible et mal taillé pour la lutte qu’Antonin Fargeot ! Chassé de la maison où se renouvelait presque chaque jour son courage, il ne se sentit plus la force nécessaire pour continuer l’œuvre qu’il avait entreprise ; il renonça à ses travaux, ne demandant plus qu’à gagner, par des leçons, sa misérable vie. Il croyait bien aussi avoir renoncé au mariage, mais il avait soif d’aimer, de se dévouer plutôt. Un hasard le rapprocha de Remiette Aublet ; elle était honnête, pauvre et seule comme lui… il l’épousa. Ce mariage eut lieu peu de temps après le séjour que mon neveu avait fait à Roy-lès-Moret ; l’année suivante, une lettre presque joyeuse m’annonça la naissance d’un fils… Cependant il ne m’avait pas encore été permis de connaître cet enfant, lorsqu’un jour de l’année 1778 Antonin Fargeot t’apporta à moi. Remiette était morte, quelques mois auparavant. Le pauvre veuf me confessa que la tâche d’élever un enfant, qui n’avait pas deux ans de vie, lui paraissait bien lourde et il me pria de te garder auprès de moi. C’est ainsi que tu me fus confié.

— Mais cet enfant, le fils d’Antonin Fargeot ? fit Pierre, sortant pour poser cette question de l’accablement dans lequel il était tombé.

— Cet enfant venait de mourir, soigné, veillé par son père jusqu’à la dernière seconde. Je sus tout cela plus tard. Mais, à ce moment précis, mon neveu ne me dit absolument rien qui pût me faire pressentir la vérité et, ensuite, un assez long temps se passa de nouveau sans que je le revisse. Tu étais déjà un beau petit garçon, bien fort, bien robuste et tu marchais sur tes dix ans, lorsque Antonin vint pour te reprendre. Alors, après m’avoir fait jurer sur le crucifix de ne jamais révéler à personne les choses qu’il allait me dire, il m’avoua que, depuis longtemps, son fils n’était plus et il me parla de toi, l’enfant étranger, qu’il chérissait… La confession qu’il me fit — car ce fut bien une confession — se trouvait consignée dans la lettre que j’avais pour toi et qui contenait aussi, je crois, avec le nom de ton père et ton propre nom, des détails importants sur ta famille. Cette lettre, Antonin, tu le sais, me l’a redemandée, ayant résolu de te laisser ignorer toujours la vérité… Il est probable qu’à l’heure de la mort, le pauvre malheureux ne s’est plus senti le droit d’emporter dans la tombe le secret que j’étais seule à connaître et que j’avais juré de ne dire jamais…

— Puisqu’il en est ainsi… dites-moi ce que vous savez, tout ce que vous savez, tante Manon, supplia Pierre.

— Que je vous dise tout ce que je sais ? — fit Manon Fargeot, se servant pour la première fois en parlant à Pierre, de ce pronom cérémonieux, comme si pour la première fois, elle s’avisait de l’abîme que le secret dont elle avait dit la moitié creusait entre son pauvre cœur maternel et l’enfant qu’elle avait élevé. — Hélas ! que signifie ce que je peux savoir, puisque je ne sais rien qui vous permette de retrouver votre famille, puisque j’ignore la seule chose qui importe à cette heure, le nom de vos parents… Et peut-être allez-vous haïr la mémoire d’Antonin Fargeot, qui vous a bien aimé, oh ! bien aimé, je vous assure… et peut-être allez-vous me haïr moi-même, comme la complice de ce faux père, moi qui, connaissant une partie de la vérité, ai tenu mon serment de ne la divulguer à personne…

Le visage de Manon Fargeot exprimait à la fois un chagrin si poignant et une tendresse si vraie, que Pierre, ému, oublia sa propre anxiété et la douloureuse impatience que lui causaient les réticences de la pauvre femme pour ne penser qu’à cette angoisse d’un cœur qui lui avait été, qui lui était encore absolument fidèle et dévoué.

D’un mouvement très doux, il prit les mains de tante Manon et, l’attirant à lui, comme tout à l’heure, lorsqu’il voulait la consoler :