— Vous avez raison, dit-il, peut-être haïrai-je dans un instant la mémoire de… cet homme que je pleurais il y a quelques minutes encore et dont la vie m’apparaît maintenant comme une effrayante énigme… mais vous, vous !
— Moi ? bégaya la vieille tante.
— Écoutez-moi bien, tante Manon, reprit le jeune homme en croisant de son regard loyal le regard timide, incertain des pauvres vieux yeux qui se remplissaient de larmes, vous, vous ne pouvez pas être responsable d’une action que vous n’avez pas même connue avant qu’elle fût commise… On vous a confié un enfant et, n’obéissant qu’à votre cœur, vous lui avez servi de mère, vous l’avez bercé, veillé, chéri… Je serais un ingrat si je ne m’en souvenais pas ! Quoi que vous ayez à me dire, je vous aime… vous êtes, vous serez toujours pour moi, tante Manon !
Manon sanglotait.
— Ah ! mon grand, mon beau soldat… mon cher petit enfant, que tu es donc le meilleur des hommes ! fit-elle.
Pierre la laissa s’apaiser, puis doucement :
— Tante Manon, répéta-t-il, dites-moi ce que vous savez d’Antonin Fargeot, dites-moi comment l’enfant que j’étais en vint à se trouver au pouvoir de cet homme… dites-moi vite… Peut-être votre récit me fournira-t-il, à défaut d’une solution définitive, quelque indice précieux !
— Je vais te satisfaire de mon mieux, mon enfant, soupira la bonne femme en s’essuyant les yeux ; mais, crois-moi, ce récit ne peut te fournir aucun renseignement positif sur ton passé… pas plus d’ailleurs que…
Un souvenir lui revenait tout à coup ; tant par scrupule de conscience que pour gagner du temps avant l’aveu suprême, elle ajouta…
— … pas plus, d’ailleurs, que le coffret qu’Antonin Fargeot me confia jadis… et que je possède encore aujourd’hui.