Elle ne dormait pas ; que ce fût la nuit ou le jour, elle dormait en vérité très peu ou très mal depuis quelque temps, et, cependant, il lui semblait que le sommeil, ce grand enchanteur, eût seul pu lui apporter la paix, sinon la joie… Elle se sentait triste, désemparée. Elle se demandait comment, jusqu’à présent, elle avait pu vivre de cette vie morne, de celle vie sans soleil, sombre aux yeux, froide au cœur.

Un jour, elle s’était prise à dire à mademoiselle Charlotte :

— Pourquoi nous obstinons-nous à rester dans cette tombe ? Nous n’avons rien à craindre d’un gouvernement dont nous n’approuvons certes ni la forme ni l’esprit, mais que nous savons respectueux de la liberté de chacun.

— Mon Dieu, avait ajouté le chevalier de Plouvarais venant timidement à la rescousse, il est certain que ce M. Bonaparte, pour n’être qu’un rustre et un usurpateur, n’en…

Mais, mademoiselle Charlotte avait levé pathétiquement ses yeux et ses bras vers les amours et les guirlandes du plafond et n’avait pas laissé à son cousin le temps d’achever une telle phrase.

— Si votre Bonaparte souhaite que les Chanteraine voient en lui autre chose qu’un rustre et un usurpateur, avait-elle répondu vertement, il n’a qu’à mettre ses pouvoirs au service de Monseigneur le comte de Provence, et à lui rendre le trône qu’occupa Louis IX, le Roi Saint, et Louis XVI, le Roi Martyr… A ce prix, je consentirais à lui pardonner le passé !

— Alors, je crains, ma cousine, avait osé riposter M. de Plouvarais, que Bonaparte — qui n’est en aucune façon mon Bonaparte, croyez-le bien — que Bonaparte, dis-je, ne juge que ce soit payer un peu cher votre pardon !

— S’il en est ainsi, qu’il s’en passe !

— Il s’en passera, ma tante, soyez tranquille, avait conclu Claude avec un peu d’impatience. Mais notre entêtement me semble aussi inutile qu’exagéré et je me demande vraiment ce que nous faisons ici !

A ces mots, mademoiselle Charlotte ne s’était pas bornée à lever les yeux et les bras au plafond, elle avait littéralement bondi hors de son fauteuil en poussant un cri d’horreur.