— Ce que nous faisons ici !!! Oubliez-vous, ma chère, que nous attendons le Roi ! avait-elle répliqué avec indignation. J’avoue, quant à moi, que cette noble oisiveté de l’attente fidèle suffit à occuper mon cœur et mon esprit… Je serais fâchée qu’il en fût autrement pour la fille de votre père !
Et elle avait ajouté, lorsque, sans répondre, Claude était sortie :
— Je ne reconnais plus ma nièce ! Quelle légèreté, mon Dieu !
— Que voulez-vous, ma cousine, avait soupiré M. de Plouvarais qui était décidément en ses jours de hardiesse, elle a vingt ans… et voilà déjà pas mal d’années qu’elle « attend le roi !… » C’est une occupation qui peut paraître monotone à cet âge !
Cependant, il est vrai de dire que Claude ne se reconnaissait plus elle-même. Ah ! certes, elle l’avait savourée, cette « noble oisiveté de l’attente fidèle » qui suffisait au cœur et à l’esprit de mademoiselle Charlotte !
Mais qu’eût pensé mademoiselle Charlotte elle-même, si, par impossible, elle avait acquis la certitude que le roi ne reviendrait pas ou que — en admettant qu’il revînt un roi — ce roi ne pourrait plus être celui qu’elle avait jusqu’à présent attendu ? Mademoiselle Charlotte, en telle occurrence, n’eût assurément plus trouvé à attendre, aucune joie. Et tout à coup, la vie lui eût semblé très vide et très inutile…
Rien ne remplit plus complètement la vie la plus vide, n’éclaire plus lumineusement la vie la plus sombre, n’adoucit plus délicieusement la vie la plus rude qu’un espoir bien cher qu’on porte en soi, dans son cœur, à toute minute, comparable à ces essences précieuses d’Orient dont quelques gouttes, soigneusement enfermées dans le chaton d’une bague, suffisent à parfumer les moindres choses qu’on touche…
Ce talisman, Claude l’avait possédé, mais elle venait de le perdre. Elle ne comptait plus sur le retour miraculeux de Gérard de Chanteraine. Et d’ailleurs, eût-elle cru revoir un jour le fiancé tant attendu, qu’elle ne s’en fût sentie que plus triste et plus découragée encore.
Ce n’était pas cependant que son imagination eût définitivement rompu avec le monde enchanté des choses que les gens très sensés jugent impossibles ; à de certaines heures, il lui arrivait encore de découvrir dans ce monde bien heureux, des routes charmantes, jusque-là ignorées… mais elle ne se sentait plus la force d’y marcher sans appui et quand, tout récemment, lasse, lasse de se contraindre, elle s’était décidée à raconter tout haut l’histoire merveilleuse qui lui exaltait l’esprit et reposait après tout sur une donnée bien réelle, elle n’avait éveillé dans son entourage qu’une surprise paresseuse et presque incrédule.
Mademoiselle Charlotte avait pour principe de ne point se fatiguer la tête à chercher le pourquoi de ce qu’elle jugeait incompréhensible.