— Il y a parmi les choses de la vie comme parmi les choses de la religion, déclarait-elle, des mystères qui nous sont présentés pour que nous nous habituions, non seulement à ne pas les comprendre, mais encore à ne pas les étudier. C’est d’une excellente discipline pour l’esprit.

Claude ne partageait pas cette opinion, du moins dès qu’il s’agissait des mystères de sa propre vie, mais elle finissait par baisser le front et par s’avouer que mademoiselle Charlotte n’avait ni toujours ni tout à fait tort, lorsqu’elle disait :

«  — Vous avez trop d’imagination, Claude. Quand vous me laissez entrevoir quelque chose des extravagances qui hantent votre cervelle, il me semble feuilleter un livre de contes de fées ! »

Si intense était pourtant le charme de ces contes de fées dont souriait mademoiselle Charlotte, si douces en étaient les fables décevantes, qu’il arrivait encore à Claude de se redire l’un de ceux que son enfance avait le plus aimés.

Quand elle était bien seule, comme en ce moment même, quand, du fond du boudoir à la lampe rosée, elle n’entendait d’autre bruit que le son lointain et mélancolique des romances de mademoiselle Marie-Rose, Claude, ainsi que les enfants dans leurs jeux, s’enivrait d’illusions volontaires et essayait de croire à la réalité présente de choses qui n’étaient plus et ne pourraient plus jamais être… Claude jouait à la Belle au Bois dormant ; Claude jouait au bonheur.

Pour cela, il lui suffisait de fermer un instant les yeux. Presque aussitôt, il lui semblait que des pas étouffés bruissaient dans la galerie, que la porte était ouverte par une main prudente… que les pas s’approchaient encore… Puis, peu à peu, comme un flot suave qui eût inondé son cœur, la sensation lui arrivait très douce, d’une présence chère qui faisait battre ce cœur trop vite, mais qui ne l’effrayait pas, d’un regard qui effleurait ses paupières closes…

Et un moment, un très court moment, elle était heureuse.

Jamais encore l’illusion aimée n’avait manqué à l’appel de Claude. Elle revint, cette nuit-là, si complète, que la jeune fille crut qu’à force de battre, son cœur allait se briser.

C’étaient bien les pas attendus, c’était la porte doucement ouverte, c’était la présence devinée, encore lointaine, puis toute proche, puis…

Mademoiselle de Chanteraine sentit que deux mains brûlantes emprisonnaient les siennes, elle entendit une voix qui disait :