Dans cette famille, hostile par naissance et par conviction, aux idées qu’il avait lui-même respectées et défendues, dans ce milieu étroit où, loin d’être considérés comme de sérieuses garanties d’honneur et de loyauté, le caractère de sa personnalité, son grade, l’histoire de sa vie ne pouvaient que le desservir, peut-être allait-il passer pour un imposteur ?

Les bijoux qu’il avait remis à mademoiselle de Chanteraine étaient indéniablement ceux que le vieux duc avait jadis confiés à sa belle-fille, mais comment prouver qu’Antonin Fargeot avait bien réellement sauvé l’héritier des Chanteraine ou comment prouver que Pierre, l’enfant élevé par le maître d’école, était bien l’orphelin qu’Antonin Fargeot avait sauvé ?

A force de songer à l’incrédulité qui accueillerait certainement la communication de Claude, Pierre en arrivait à trouver cette incrédulité légitime et à discuter lui-même son droit de revendiquer un nom dont rien n’affirmait irréfutablement qu’il fût l’héritier.

Devenu possesseur avant la Révolution, et par un concours de circonstances quelconque, des objets qui avaient appartenu au petit Gérard, Antonin Fargeot n’avait-il pas pu, dans le but d’assurer une destinée brillante à Pierre, son véritable fils, broder sur des faits réels l’histoire racontée à tante Manon ?

A ces suppositions, des remords se mêlaient, car Pierre se reprochait bien vite de salir ainsi la mémoire d’un homme dont le caractère ne lui paraissait pas avoir justifié jamais une accusation de cette nature…

… Et l’absence de mademoiselle de Chanteraine semblait ne plus devoir finir, et l’anxiété du jeune homme s’exaspérait dans cette attente impuissante…

Enfin, Claude entra, et, prenant par la main celui qu’en dépit de toute opinion étrangère elle était décidée à considérer comme son cousin, elle l’entraîna dans la salle des portraits où mademoiselle Charlotte de Chanteraine, M. de Plouvarais, mademoiselle Marie-Rose et le fidèle Fridolin étaient réunis.

IV
LE DUC DE CHANTERAINE

Il était visible qu’un événement important venait de troubler les chères habitudes de tout ce petit monde paisible et routinier du château.

Comme lors de la première et mémorable rencontre, mademoiselle Charlotte avait daigné faire deux pas au-devant de Pierre et elle poussa l’amabilité jusqu’à lui tendre une main qu’il se permit de baiser… ce qui ne déplut pas.