— Bonjour, monsieur Fargeot, commença-t-elle, ma nièce Claude qui a toujours des papillons plein la tête, me dit que vous êtes mon neveu et tout est possible, je le sais, au temps où nous vivons… Mais vous ne serez point étonné de me trouver encore un peu étourdie du récit que je viens d’entendre… La vérité est que je n’en ai jamais ouï de plus extravagant !
— Je ne puis m’étonner, madame, répondit le jeune homme en souriant tristement, ni de votre surprise ni de votre incertitude… Et je ne saurais que supposer moi-même, si les faits qui m’ont été révélés tout récemment par la digne femme que j’appelais et appellerai toujours tante Manon n’avaient confirmé, avec une précision bien étrange, ceux dont je tenais le récit, soit de mademoiselle de Chanteraine, soit de vous…
— J’avoue, monsieur, reprit complaisamment mademoiselle Charlotte, qu’il y a des présomptions assez sérieuses pour que vous soyez, en effet, Gérard de Chanteraine ; mais vous m’accorderez qu’il y en a de non moins frappantes pour que vous ne le soyez pas… Ainsi, comment croire qu’un vrai Chanteraine aurait pu combattre contre le roi, sans que tout son être se révoltât ?
— Je n’ai pas combattu contre le roi, madame, répliqua doucement Pierre, j’ai combattu pour la France que j’ai servie fidèlement, dès que j’ai eu l’âge de le faire, imitant en cela, je crois, tous les Chanteraine du passé…
— Vous l’avez servie dans les armées de la République !… N’y avait-il pas, monsieur, une autre armée où vous eussiez pu la servir ? fit mademoiselle Charlotte avec une sévérité solennelle qui lui seyait si drôlement qu’il eût été difficile de n’en pas sourire en tout autre moment.
Mais Pierre n’était point d’humeur à sourire.
Aux paroles de la vieille demoiselle, un flot de sang lui monta au visage.
— L’armée des princes ! s’écria-t-il, eh bien ! non, madame, non. Indépendamment de toute question politique, j’adore ma patrie ! Aurais-je été royaliste, aurais-je émigré… me serais-je même engagé dans l’armée de là-bas que… ah ! je le sais, je le sens !… Quand j’aurais vu le premier soldat étranger passer la frontière, un instinct puissant, irrésistible aurait crié en moi et m’aurait jeté parmi les adversaires de mon parti à qui j’aurais demandé une place, pour défendre avec eux le sol du pays.
En parlant ainsi, sans brutalité, mais avec une conviction profonde, toute son âme ardente vibrant dans les notes graves de sa voix, l’officier s’était transfiguré. Un moment il avait oublié le nom souhaité, il avait oublié Claude elle-même. On eût dit que le souffle héroïque des jours de 92 venait de passer encore une fois sur le jeune et mâle visage de ce colonel de vingt-quatre ans.
Mademoiselle Charlotte fut touchée de cette sincérité.