— Et voici le jour ! ajouta Fridolin, désignant les rideaux baissés au travers desquels passaient les lueurs du matin.
— L’aurore ! s’écria Pierre. La belle aurore d’un des plus beaux jours de ma vie !
Il regarda encore Claude dont les yeux s’illuminaient, comme le ciel, de clartés ardentes et douces. Puis, d’un mouvement spontané, il rejeta les rideaux, il ouvrit la fenêtre, les persiennes, faisant éclater aux prunelles éblouies des emmurés la lumineuse vision des ruines en fleurs…
Sur les choses du passé, les ors atténués, les étoffes pâlies, longtemps dérobés au jour, glissa la chaude caresse du soleil levant… Alors, il parut à Claude que, d’une extrémité de la pièce à l’autre, le portrait du vieux duc souriait à celui de la jeune marquise.
ÉPILOGUE
Le Premier Consul écouta, sans marquer d’impatience, le long récit que lui fit le colonel Fargeot et même il s’intéressa fort aux multiples péripéties d’une aventure si invraisemblable en sa vérité.
Il ne lui déplaisait pas d’ailleurs — étant donné son secret désir d’attirer, peu à peu, à lui les représentants des anciennes familles — d’apprendre que l’un de ses officiers les plus dévoués et les plus remarquables, se trouvât être l’unique héritier du beau nom de Chanteraine…
Le colonel Pierre-Gérard-Michel de Chanteraine obtint donc sans difficulté aucune que son identité fût établie. Il put ainsi prendre possession du nom de ses ancêtres — en attendant que l’Empire lui en rendît aussi le titre — et du château de Chanteraine, qui fut très généreusement racheté aux braves villageois du domaine, grâce au trésor du prévoyant aïeul.
Peu de temps après, à l’extrême joie de mademoiselle Charlotte qui s’était prise à adorer son neveu et croyait sincèrement avoir été la première à deviner un Chanteraine où les autres ne voyaient qu’un « Fargeot quelconque », les fiancés furent unis par un prêtre et selon les rites de l’Église, dans la chapelle du château. Tous les habitants de Mons-en-Bray assistèrent à leurs noces et, au milieu d’une grande fête d’allégresse, de magnifiques présents furent distribués, en témoignage de reconnaissance, aux humbles et fidèles amis qui avaient espéré contre toute espérance, le salut et le retour des châtelains.
Quant à la tante Manon, elle eut, avant de quitter ce monde, la joie de connaître la femme adorable et adorée de son grand Pierre et l’inénarrable bonheur d’embrasser un délicieux petit Pierre qui ressemblait à s’y méprendre à l’enfant d’autrefois et qui, pour être le fils du général duc de Chanteraine, n’en savait pas moins dire, d’une voix câline, ces deux mots chers, échappés du passé : Tante Manon.