La lettre, lancée avec violence vers la cheminée, s’en alla tout droit à son adresse et fut consumée en un instant.

Un flot de larmes inondait le visage de la pauvre enfant. Ainsi cette rencontre au bal était arrangée; ainsi, il avait été arrêté d’avance que Léa plairait à Jean, que Jean demanderait Léa! Ah! cette affreuse madame de Prébois, avec sa rage de marier tout le monde!

Un mariage de raison!!

Un mariage dont on a pesé le pour et le contre, un mariage traité comme une affaire! Sans doute, M. Reignal s’était informé de la dot et des espérances...

Un mariage de raison!!!

Cette chose flétrie par tous les romans que Léa a lus... Oh! les belles tirades où, bravant les obstacles, le jeune homme jure qu’il obtiendra celle qu’il aime! Oh! les scènes poétiques où le héros entrevoit l’héroïne, blanche et frêle comme une vision!... La destinée les conduit l’un vers l’autre; deux regards se croisent et deux cœurs sont unis à jamais. Combien la triste réalité ressemble peu aux romans!

M. Reignal a trente ans, l’âge raisonnable pour «faire une fin»; madame de Prébois, qui est une grande marieuse, s’est empressée de lui chercher une femme et elle a pensé à Léa! Si elle avait pensé à Jeanne, à Laure ou à Marguerite, il aurait épousé Marguerite, Laure ou Jeanne, pourvu que la dot et la famille répondissent aux conditions requises. C’est tout simple; une foule de mariages se concluent ainsi... Et dans trois jours, Léa sera la femme d’un homme qu’elle ne connaît pas, et qu’elle ne pourra jamais aimer! Elle partira seule, toute seule avec lui!

Maintenant, elle a oublié ce qui l’éblouissait tout à l’heure, les fêtes, les bijoux, les parures, les satisfactions puériles de sa vanité. Et, pour la première fois, à cette heure où l’avenir qui l’attend l’émeut d’une terreur folle, elle songe qu’il serait doux d’aimer, d’être aimée, de se l’entendre dire, et de donner tout son cœur et de se laisser conduire à travers la vie, passivement, aveuglément, par une main forte qui se ferait tendre... Mais, hélas! Jean n’aimera jamais sa femme. Et il est trop tard pour retourner en arrière.

Le soleil a disparu peu à peu. La porte qui s’ouvre discrètement fait sursauter la jeune fille, et Jean Reignal en personne entre.

—Bonjour, monsieur.