UNE PAGE DE DOULEUR
Tu n’as donc pas vu mes larmes.
J. BARBIER.
Une femme auteur, un bas bleu!
Pourquoi écrivait-elle?... Oh! ni par vocation, ni par pédanterie: tout simplement parce qu’elle trouvait le monde triste, la vie monotone, et qu’en écrivant elle vivait d’une autre vie, dans un autre monde... «Le monde où l’on oublie»! comme dit Musset.
Quand elle avait répété cent fois à ses élèves, la règle de «quelque» ou la date de Philippe-Auguste; quand elle avait repassé, reprisé le linge, auprès du fauteuil de sa grand’mère infirme, elle était si lasse de la réalité!
Le soir venu, la tâche laborieuse était achevée. La vieille dame dormait en paix sous ses courtines; tout était calme, au sixième étage de la maison... Alors un bruit ailé frissonnait sous les rideaux, les murs s’argentaient de suave lumière, et, dans l’air silencieux, glissaient les esprits du rêve, ces génies bleus qui chantent la nuit, pour les poètes et pour les jeunes filles...
Andrée les écoutait; elle prenait la plume.
Elle écrivait naïvement, sans talent. Son style, plein d’expressions exagérées, de figures rebattues, d’épithètes encombrantes, était celui d’une pensionnaire sentimentale; ses romans, tous bâtis sur le même plan, manquaient d’intérêt et de vie. Inévitablement, le héros beau et riche épousait l’héroïne belle et pauvre... à moins qu’ils ne mourussent ensemble; c’était banal comme un compliment de nouvelle année. Mais quel poème entre les lignes! Quel langage inhabile et charmant d’une âme toute blanche qui s’ignorait!
Aux mots ternes, aux lieux communs, l’enfant prêtait sa jeune sève. Inconsciente, elle se faisait l’héroïne des histoires d’amour, jouissant en songe du bonheur qu’elle demandait à la terre: La vie ou la mort avec... Lui!