Elle n’avait jamais aimé; mais elle devinait en son cœur une force endormie; elle savait qu’elle aimerait un jour.
Parfois, tout son être s’élançait en des tendresses vagues, sans objet, qui se fondaient en larmes sans cause; parfois, des mots confus lui venaient aux lèvres, qu’elle n’osait pas prononcer. Et, rêvant à ces rencontres mystérieuses qu’un ange écrit dans les étoiles et que les poètes célèbrent ici-bas, elle attendait une certaine heure qui viendrait, elle attendait l’âme sœur de son âme, l’amant idéal, dont lui parlaient les esprits bleus.
Souvent, elle soupirait devant son miroir: «Je ne suis pas jolie; si j’allais lui déplaire!» ou elle admirait sa silhouette élégante dans les hautes glaces du boulevard: «Sera-t-il fier quand je m’appuierai sur son bras?»
Le bonheur semblait chose naturelle à cette enfant qui n’avait jamais été heureuse.
Dieu est bon! Il protège ceux qui Le prient. Dieu est juste! Il bénit ceux qui font leur devoir. Elle a toujours prié Dieu; elle a toujours fait son devoir; et chaque soir la vieille grand’mère murmure: «Que Marie te garde, seule joie de ma vie!»
Cependant les jours se traînent, tous semblables: on dirait une interminable procession de pénitents, sombres et mornes.
Andrée est triste, d’une tristesse intime et mal explicable, qui lui devient chère, parce qu’elle y découvre peu à peu des jouissances secrètes, de mystérieuses douceurs... Le soir, sous la lampe, elle lit ses poètes... Hugo, Lamartine qu’elle admire, et les contemporains qu’elle aime... Marius Arnal surtout! Un «jeune» celui-là, mais si bien poète. Il ne se pique d’être ni un érudit, ni un prophète, il dit simplement ce qu’il ressent, ou plutôt il le chante!
Pourquoi préfère-t-elle Marius Arnal à tous les autres? C’est ce que nous ne savons pas, c’est ce qu’elle ne sait pas elle-même.
Elle croit le comprendre. Elle se dit: «C’est un songeur, à l’âme mélancolique, un pâle enfant du vieux Paris» cherchant vainement dans la grande ville la Béatrix, la Laure de Noves qu’il pourrait aimer.
A vrai dire les poésies de Marius Arnal n’exprimaient ni les aspirations d’un être altéré d’idéal, ni la désespérance qu’affectent tant d’écrivains. Le bon sang gaulois de Villon et de La Fontaine coulait dans les veines de ce Parisien du XIXᵉ siècle! Quand, pour faire son métier de poète, il s’était alangui sur les misères humaines, il s’écriait volontiers que le monde est supportable avec un peu d’amour et de gaieté; et il préférait aux belles chimères du songe, les réalités passables de la vie.