Cependant, le docteur se fâchait.
—Assez causé! disait-il en grondant. C’est très mauvais pour les malades les «jadis» et les «autrefois»!
Mais il se trompait, le brave homme! les vieux souvenirs sont comme les vieilles chansons: ils bercent et reposent. Ce qu’il fallait redouter pour Bernard à l’égal d’un poison, c’étaient les heures solitaires, favorables aux rentrées en soi-même, aux idées sombres, aux regrets. A peine seul avec le domestique qui devait le veiller dans la chambre voisine, le jeune homme oublia son contentement naïf de l’instant précédent.
Trop faible encore pour songer d’une façon précise au suicide et reprendre le cours des pensées qu’avait interrompues sa maladie, il s’abandonna à cette tristesse vague, et comme sans objet, que recherchent les découragés, parce qu’ils y découvrent une sorte de jouissance morbide.
Quoiqu’il n’eût plus de fièvre et n’éprouvât aucun malaise défini, il dormit mal. Dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille, il attendait la venue de la petite mère-grand.
Une angoisse inexprimable faisait battre son cœur trop vite. Les yeux fermés, remuant les lèvres dans une supplication muette, il croyait par moments sentir sur son front la petite main de l’aïeule, puis, déçu, il fixait le portrait d’un regard intense, comme pour l’animer de sa propre vie... Hélas! la chère vision s’était enfuie avec la fièvre.
Blêmi par l’insomnie, très abattu par un ennui oppressant, Bernard eut un soupir de soulagement, quand le docteur Le Jariel entra, vers neuf heures, dans sa chambre.
A peine assis au chevet du lit, ce dernier fronça les sourcils.
—Les malades ne guérissent qu’autant qu’ils le veulent bien, monsieur de Nohel, dit-il, cette nuit vous vous êtes fatigué la tête, je le devine, avec un tas de soucis malsains, que vous auriez bien dû laisser à Paris...
Nohel répondit par un geste lassé.