—Quelle aventure! dit-elle... mais oui, je l’ai toujours adoré votre château, il est romantique! Cependant on m’aurait bien surprise, en m’annonçant qu’un jour il cesserait d’appartenir aux Nohel... qu’il m’appartiendrait surtout.

—Quand j’ai quitté la Bretagne, vous habitiez Lille, fit Bernard de la même voix dolente, y êtes-vous restée longtemps?

—En tout douze ans, mon enfant, pas moins!... J’y avais été appelée à la mort de mon beau-frère, monsieur de Thiaz, vous savez... ma sœur était seule! Et elle attendait un enfant, la chère femme! J’ai reçu ce bébé-là dans mes bras et je suis devenue sa seconde mère... Hélas! je n’ai regagné que trop tôt ma belle Bretagne. La pauvre Claire a rejoint son mari... Et c’est alors que j’ai acheté le château, à ceux à qui vous l’aviez vendu...

Elle s’arrêta une seconde, puis elle dit encore:

—Vous rappelez-vous ce séjour que vous avez fait à Vannes? Je vous ai mené au Pardon... Étiez-vous gentil ce jour-là!... Un vrai petit prince avec vos cheveux bouclés et votre blouse de velours bleu?

Ah! certes, Bernard se rappelait la visite à Vannes... Et les macarons que «tante Armelle» lui avait offerts au Pardon, et la jolie histoire de Belle-Étoile qu’elle lui avait racontée en rentrant, le soir... Il se rappelait même que mademoiselle de Kérigan avait admiré ses belles boucles châtaines et sa blouse de velours, et qu’il s’en était montré flatté, le petit orgueilleux!... Un enchantement, ces heures passées chez la généreuse cousine, dans l’antique maison où il y avait tant de livres d’images, d’armoires et de recoins pleins de chatteries! Le nom et le visage ami de la vieille demoiselle qui avait tout d’abord causé à Bernard une impression d’étonnement mêlée de ressouvenir, réveillaient maintenant dans sa mémoire toutes ces choses d’autrefois qui y avaient dormi longtemps.

Et il admirait l’enchaînement des circonstances qui l’avait conduit chez cette respectable parente, un peu originale, mais bonne dans l’âme, au moment où il déplorait son isolement absolu.

Heureux de revoir une figure familière, il souriait, comprenant bien qu’on ignorait Jacques Chépart à Plourné et que Bernard de Nohel était demeuré, dans l’esprit de mademoiselle Armelle, le petit prince habillé de velours du Pardon de Vannes... Un petit prince plus intéressant peut-être depuis qu’il avait grandi, un petit prince qui avait dû traverser bien des aventures de par le monde, et qui, arrivé au château comme un héros de roman, s’y était encore poétisé du charme de ceux que la mort a frôlés.

Lui donnerez-vous encore des macarons, ma cousine? Il n’en a plus goûté depuis Vannes. Lui raconterez-vous Belle-Étoile? On a perdu le secret des contes bleus à Paris!

Parlez, parlez, mademoiselle Armelle! C’est le petit Bernard qui vous écoute: Jacques Chépart n’en saura rien.