—Oh! docteur, ne me laissez pas seul!... Parlez-moi encore, parlez-moi beaucoup pour m’empêcher de penser.
Les cheveux tout blancs, le front bombé, le nez correct, la bouche gracieuse avec je ne sais quoi de malicieux, les yeux un peu petits, mais brillants comme des escarboucles sous des cils encore bruns, M. Le Jariel offrait le type si séduisant du vieillard qui, resté affable et devenu indulgent avec les années, sait toujours se rappeler qu’il est vieux, sans jamais oublier qu’il a été jeune...
Il avait repris son fauteuil près du lit, et tandis que, pour complaire au convalescent, il causait au hasard de mademoiselle Armelle, de Plourné, du château, de Jean-Marc et de lui-même, Bernard observait avec intérêt cette physionomie fine et bienveillante.
Le docteur connaissait bien Paris où il avait fait ses études de médecine et passé ses années d’internat, il aimait la grande ville et son mouvement perpétuel, mais il aimait aussi Plourné, le petit coin poétique, et la mer, sa vieille amie! S’ennuyait-il parfois dans ce pays perdu où les relations sociales comme les ressources intellectuelles manquaient absolument? Ma foi, non!... Un vilain personnage, l’ennui! Et d’ailleurs, règle générale, il n’y a pas de vies ennuyeuses, il n’y a que des gens ennuyés, autrement dit, des esprits nuls ou de mauvaises consciences.
La besogne quotidienne, la musique, un jardin! Il y aurait là de quoi remplir des journées de quarante-huit heures!... Puis le docteur avait des amis, ce qui vaut mieux que des relations. Les uns, très humbles, s’appelaient Kadio ou Yvonne, Loïc ou Dinorah... c’étaient les pêcheurs de la côte. Les autres, très grands, s’appelaient Pascal ou Corneille, Molière ou Victor Hugo... c’étaient les grands penseurs, les écrivains de génie...
—Tout cela ne m’empêche pas de regretter Paris, quelquefois... mais on ne choisit pas sa vie; la grande affaire est de se contenter de celle qu’on a.
En prononçant ces derniers mots, M. Le Jariel avait attaché ses yeux vifs sur Bernard qui, saisi d’une idée subite, demanda:
—J’ai beaucoup parlé dans mon délire, n’est-ce pas?
—Oui, beaucoup, répondit le docteur sans manifester aucun étonnement. Vous disiez d’assez vilaines choses: que vous vouliez mourir, vous tuer!... C’est souvent ainsi quand on a la fièvre... Se tuer! bel acte de courage! Il avait raison le bonhomme Franklin: «Un commandant ne doit pas déserter son poste, et le poste de l’homme, c’est la vie!» Il faut vivre, jeune homme, bien vivre!... Et, ma foi, on s’en tire encore sans trop de peine, si l’on a seulement un peu de ciel bleu dans le cœur!
—C’est sans doute l’Idéal, que vous appelez ainsi? demanda le romancier pessimiste, avec quelque ironie.