—Oui, mon cher monsieur, c’est l’Idéal... Je suis de la vieille école, moi!... On ne lit pas Schopenhaüer en Bretagne!... Oh! ce n’est pas que j’aime les songeurs inactifs, ceux qui, sous le prétexte de je ne sais quelle manie contemplative, marchent sans regarder à terre, les yeux perdus dans l’azur, au risque de se casser le cou!... Vivent les lutteurs et les braves, monsieur de Nohel!... Mais, où est le mal, je vous prie, si on lutte avec un rêve dans l’âme, une sainte ambition dans l’esprit... si, de la réalisation d’une conception noble et belle, on fait le but de sa carrière?... Voyons, jeune homme, est-on jamais un grand artiste, un grand poète, si l’on ne s’est pas créé un type du beau? Un grand savant, si l’on ne croit pas à la science? Un philosophe bienfaisant, si l’on ne croit pas à la vérité? Un homme, oui, tout simplement un homme, dans la superbe acception du mot, si l’on ne croit pas au bien, à l’honneur? si l’on n’a pas conscience de sa propre personnalité, même très humble, dans l’univers très grand; si l’on ne se dit pas que chaque vie humaine doit être pour quelque chose dans l’avancement général de l’humanité!... Eh bien, le Beau, l’Utile, le Vrai, le Bien qu’on rêve d’atteindre, guidé par le sentiment de la dignité humaine, voilà ce que j’appelle l’Idéal!... Faire tendre vers ce but les efforts de toutes ses facultés, voilà ce que j’appellerai donner une raison d’être à sa propre existence. Et, maintenant, dites ce que vous pensiez tout à l’heure, que je suis un vieux fou.

Nohel eut un sourire et tendit la main au docteur.

—S’il y avait dans le monde beaucoup de fous comme vous, personne n’aurait plus envie de le quitter.

—Phrase ambiguë qui ne signifie aucunement que vous me trouviez sage.

—Je vous crois très sincère et très bon... et il y a des folies sublimes.

—Eau bénite de cour, mon cher malade! Vous me traitez tout bonnement de provincial qui n’a rien vu!... Écoutez-moi pourtant... Si arriéré que je puisse paraître, c’est à Paris, la ville pensante et agissante, que j’ai appris à agir et à penser, vous pouvez vous fier à mon expérience: les hommes ne sont pas si mauvais qu’ils le disent, si «décadents» qu’ils le croient, si impuissants qu’ils voudraient l’être... Le malheur, c’est qu’ils cultivent la désespérance... un mot nouveau, mais une vieille plaie, dont on guérit si on le veut bien... Tenez, je voudrais pouvoir vous fondre avec mon neveu Pierre... cet alliage de monsieur Tant-Pis avec monsieur Tant-Mieux donnerait deux hommes parfaits ou près de l’être... Ah! voilà un heureux vivant!... Rien ne l’étonne, rien ne l’inquiète. Tout est beau, tout est bon, tout est vrai... Il a encore moins d’idéal que vous celui-là, allez!

—Est-ce que votre neveu habite Plourné, docteur?

—Pierre est marin; il y a plus de trois ans que je ne l’ai vu... Il reviendra prochainement, je pense, pour...

Le docteur s’arrêta, puis acheva:

—Pour nous retrouver tous... Et maintenant, adieu, monsieur de Nohel, je ne sais trop si je vous ai distrait... Que voulez-vous, j’ai la manie de la santé: drôle pour un médecin, n’est-ce pas? Et j’aime les âmes bien portantes et les intelligences saines, autant que les tempéraments solides et les corps vigoureux.