Le babillage de mademoiselle Armelle le distrayait, la conversation du docteur, dont les idées très arrêtées étaient une source de discussions continuelles, l’intéressait sans le fatiguer.
Puis surtout il y avait Janik.
La maladie n’avait pas étouffé le psychologue en Bernard; il étudiait la jeune fille. Étude bien peu compliquée que celle-là; mais attachante pourtant, et pleine de révélations délicieuses pour ce blasé de Jacques Chépart.
Auparavant, chaque fois qu’il avait tenté de comprendre un caractère de femme, il avait remarqué qu’un intérêt de lutte s’était mêlé peu à peu à l’intérêt philosophique qu’il avait recherché d’abord. Le sujet sollicité s’était dérobé à son observation ou, plus souvent, avait essayé de la dérouter... Avec Janik, rien de semblable. La petite mère-grand, dont les joues roses et veloutées comme une pêche ignoraient la poudre de riz, ne fardait pas plus sa pensée que son visage. Et d’ailleurs, qu’eût-elle caché de son âme toute blanche?
A mesure qu’il connaissait mieux M. Le Jariel, Nohel s’expliquait l’influence bienfaisante qu’avaient pu exercer sur le caractère de mademoiselle de Thiaz, les idées du vieux philosophe.
Sans doute, c’était l’excellent docteur qui avait fortifié chez sa petite amie cette belle santé du cœur et de l’intelligence, qu’il estimait à l’égal de celle du corps; c’était lui qui avait développé dans l’esprit de la jeune fille le mélange d’enthousiasme et de raison, de suave poésie et de saine prose, qui en faisait le charme et la supériorité.
Janik aimait les beaux vers et la belle musique, la nature bretonne et les chants infinis de la mer; elle aimait les rêveries calmes à la nuit tombante, dans le parc endormi; elle aimait la fontaine de madame Marie et les mystérieuses légendes du pays, le mysticisme passionné des poèmes armoricains où l’amour et la religion parlent le même langage.... Mais elle savait admirer les étoiles sans les chercher ensuite en plein midi. Comme une petite plante vivace, elle tenait à la terre, tout en balançant sa jolie tête au vent du ciel.
Mademoiselle Armelle lui reprochait un peu d’être «pratique»; elle l’était en effet, mais non pas au sens mesquin du mot. Le positivisme de Janik n’allait pas au-delà d’un bon sens très fin. Elle raisonnait beaucoup, sans être aucunement raisonneuse, et ses jugements dénotaient une sorte d’optimisme serein, fait d’indulgence pour les autres, d’espoir en la vie et de confiance en Dieu.
Elle semblait heureuse, contente surtout dans son existence monotone. En la suivant dans le cours de ses occupations journalières, Bernard se redisait cette pensée de Renan qu’il s’était amèrement répétée devant la boîte aux pistolets: «Le bonheur dans la vie, c’est le dévouement à un devoir ou à un rêve!»
C’était l’accomplissement d’un devoir ou plutôt d’une série de devoirs tout simples, qui faisait le bonheur paisible de cette enfant.