—Alors, Bernard, qu’on n’écrive pas... Un mauvais livre, c’est une mauvaise action... Tandis qu’un bon livre, un livre loyal, sincère, ah! c’est si beau!... C’est peut-être une présomption bien naïve, Bernard, mais au récit d’un trait généreux, d’un grand dévouement, on s’enflamme, en se disant: «Pourquoi ne ferais-je pas ce qu’un autre a fait?» Et la cause du bien n’y perd pas!... Quand vous étiez écolier et que vous lisiez Corneille, ne sortiez-vous pas de votre lecture plus fort et comme grandi? Le génie du poète vous avait porté si haut que vous planiez au-dessus des mesquineries de la réalité quotidienne; votre cœur s’élargissait pour embrasser tout un monde de devoirs héroïques; vous étiez fier d’être «un homme», et tout votre cœur s’élançait vers je ne sais quel idéal superbe... que vous auriez peut-être atteint, si un tel charme pouvait durer!
—O rêveuse enthousiaste! fit Nohel en souriant.
Et il admirait Janik, délicieuse avec ses yeux ardents, son visage mobile, qui parlaient autant que sa voix. Il buvait les paroles qu’elle prononçait en s’animant toujours; peu à peu, il se laissait aller à penser comme elle, à vouloir ce qu’elle voulait. Soudain il dit:
—Oui, vous avez raison, Janik! Certains livres sont de mauvaises actions. Vous avez raison. Consoler, réconforter, donner confiance en la vie, en l’humanité, ce serait meilleur, ce serait plus louable que de verser goutte à goutte le poison des désillusions et des amertumes! De quel droit Jacques Chépart fait-il porter aux autres le poids de ses propres fautes? De quel droit leur fait-il goûter le fruit de sa triste expérience?... Pauvre Jacques Chépart! Vous ne le connaissez pas... et on dirait que vous le haïssez!
Nohel avait prononcé ces mots tristement; mademoiselle de Thiaz le regarda, étonnée, puis, s’étant un instant recueillie:
—Non, Bernard, dit-elle, je ne le hais point... il me fait de la peine et m’attache, sans que je puisse définir par quel charme... Je pense que son enfance a été malheureuse, que peut-être il n’a pas connu sa mère, qu’aucune sœur bien tendre n’a partagé ses jeux!... S’il a été privé des affections de la famille, doit-on lui reprocher d’en ignorer le prix?... Plus tard, on l’aura mal aimé; il aura vécu sous le joug d’influences pernicieuses, contre lesquelles nulle main chère ne le défendait... Il faut quelquefois si peu de chose pour éloigner une pensée mauvaise... Un regard, une pression de main... moins encore, une voix, un parfum, qui évoque un souvenir... On m’a raconté l’histoire d’un jeune homme de Plourné qui, se trouvant à Monte-Carlo, fut pris du désir fou de jouer, de jouer de l’argent qui n’était pas à lui... Déjà, il ouvrait son portefeuille... une petite fleur en tomba, c’était une bruyère du pays que lui avait donnée sa fiancée... Les larmes lui montèrent aux yeux... et il s’enfuit. Peut-être qu’aucune espérance, qu’aucun souvenir ne gardait Jacques Chépart.
Bernard écoutait toujours, attentif; soudain, il redressa la tête, et, la voix émue:
—Je voudrais, murmura-t-il, que Jacques Chépart pût vous entendre. Plus tard, quand je le reverrai, je lui dirai ce que vous m’avez dit... Vous avez raison de le plaindre... ce n’est pas un méchant homme, non, c’est un homme à qui l’on n’a pas su enseigner la vie; c’est, comme vous le disiez, un homme qu’on a mal aimé et qui n’a jamais aimé personne, un homme qui a vécu dans un monde néfaste et qui, se jugeant sévèrement lui-même, s’est cru le droit de juger les autres, impitoyablement. Il a souffert beaucoup, non pas de ces douleurs grandes et saines qui trempent, mais d’un mal lent, écœurant, qui le conduisait à l’abîme, en lui laissant le sentiment de sa déchéance... Oui, il a souffert, je vous assure, il a souffert, riche, envié, autant peut-être qu’un misérable abandonné... Il était si seul dans la foule! Rien ne l’attachait à la terre!... Si vous saviez, un jour, il a voulu se tuer!...
Il y eut un long silence, puis Nohel dit très bas:
—Janik, voulez-vous me donner cette fleur que vous avez cueillie à la «Fontaine de Marie?»... Je la porterai à Jacques Chépart, et je lui dirai qu’elle s’est fanée sur le cœur loyal et pur d’une jeune fille qui le plaignait...