—Jacques Chépart? répéta-t-elle. Oh! je l’ai lu si peu!

—Vous avez lu l’un de ses romans et quelques vers de lui, c’en est presque assez pour le juger... Quelle a été votre impression?

—Mon impression! Elle vous surprendra peut-être, Bernard... En lisant Jacques Chépart, j’ai ressenti un malaise étrange de l’esprit et de la conscience... J’étais mécontente des autres et de moi.

—Voilà tout?

—Non, car je jouissais infiniment de cette prose charmeuse. Quel dommage, pourtant: avoir un si grand talent et l’employer si mal!... Il peint les hommes sous de tristes couleurs, votre ami!

—Oh! il n’est pas mon ami! objecta Nohel, qui ne croyait pas si bien dire. Mais je pense, ma pauvre enfant, qu’il peint les hommes tels qu’il les a vus.

—Tant pis pour le monde où il a vécu!... Allons, Bernard, vous ne me direz pas qu’il n’y a sur la terre rien de bon, de noble et de vrai?

—Non, Janik... je vous accorde qu’il y a de rares exceptions.

—Alors, pourquoi les laisse-t-on de côté, ces rares exceptions?... Pourquoi n’est-ce pas elles qu’on met au jour, comme de grands exemples... Si l’on vous confiait un enfant à élever, Bernard, vous lui reprocheriez ses fautes, mais vous constateriez aussi ses bonnes actions, n’est-il pas vrai? Lui répéteriez-vous sans cesse qu’il est menteur et méchant par nature, et que ses efforts et les vôtres seront impuissants à le corriger? Non, cent fois non; car vous vous rappelleriez une vérité que les romanciers modernes oublient; vous vous diriez que, pour marcher au bien, il vaut mieux être réconcilié avec soi-même, que sévère et découragé... Eh bien, où serait le mal si dans les livres on les embellissait un peu, ces pauvres hommes; si on essayait de les relever à leurs propres yeux, en leur montrant ce qu’ils pourraient être... et non ce qu’ils sont? Mais bah! au lieu de cela, on leur prouve, à grands renforts d’arguments scientifiques, qu’ils sont pervers et corrompus; bien plus, on leur présente le mal comme une plaie inguérissable, on les traite d’êtres irresponsables, on fait d’eux les esclaves de leurs passions! quand ce n’est pas de leurs hérédités!

—Ma chère Janik, c’est très raisonnable ce que vous dites, mais les romanciers ne se piquent pas d’être des éducateurs. Puis, il est rare, l’homme qui écrit ce qu’il veut, comme il le veut! La plupart du temps, ce sont des impressions personnelles qu’on jette sur le papier... Et, quand on se sent triste, abattu, quand on ne croit plus à grand’chose, on ne peut qu’exhaler sa désillusion.