Bernard avait parlé avec une ironie malveillante... mais il regretta vite son sarcasme, et se baissant précipitamment, il ramassa l’écharpe blanche qui gisait aux pieds de Janik. La jeune fille se laissa passivement envelopper dans les plis de l’étoffe soyeuse.

—Je ne veux pas que vous ayez froid, je ne veux pas que vous preniez du mal, disait Bernard d’une voix sans expression, comme s’il n’eût pas eu conscience du sens de ses paroles. Venez maintenant... bien vite... tante Armelle va vous gronder.

Pendant quelques minutes, ils marchèrent sous bois, se taisant instinctivement dans cette obscurité, puis ils débouchèrent dans la plaine; le ciel leur apparut tout à coup, comme un dôme magnifique, constellé de points d’or, et Bernard murmura:

—Je vais bientôt partir... Qui sait si nous nous reverrons jamais?... Vous ne m’oublierez pas tout à fait, dites... Janik? Quelquefois... quand vous serez seule... quand vous lirez un des livres que nous avons lus ensemble, quand vous entendrez le chant clair de la Fontaine de Marie... vous me donnerez une pensée, n’est-ce pas?

Elle balbutia:

—Je ne vous oublierai pas. Je...

Mais elle sentit que la voix lui manquait, elle se tut.

Ils avaient franchi la grille du château, qui se détachait en grandes lignes dans la nuit bleue. Un parfum étrange, fait de mille parfums qui se confondaient dans les mêmes effluves, montait des plates-bandes ou tombait des arbres en fleurs.

Bernard se rappela son arrivée à Nohel et cet instant de délire où, seul sous le ciel radieux d’étoiles, il avait appelé l’âme de la mère-grand.

Elle était venue, la bénie consolatrice et la vie du jeune homme, soudain rassérénée, avait changé. Par les yeux doux et gais qui lui avaient si souri, il avait appris l’espérance, presque le bonheur... Tout ce passé encore si proche, tous ces efforts, tous ces rêves, pour que Jacques Chépart se retrouvât, un soir, le même homme, à la même place, avec la mort dans le cœur...