Le même homme! Était-il vraiment le même homme?...

Il se posait curieusement cette question et une voix intime lui répondait: «Non, tu n’es plus le même, car tu aimes, et cette grande tendresse qui est née dans ton cœur l’a purifié, en le meurtrissant. Tu connais la vraie passion, tu connais la vraie douleur, et tu crois à ton amour, et tu crois à ta souffrance!... Tu as découvert dans cette foi une joie poignante que tu ignorais et que tu ne troquerais point contre ta vieille indifférence!... Tu n’es plus le même homme, car, à cette heure où tu veux mourir, tu sais bien que, si tu vivais, ce serait d’une autre vie; que si tu écrivais, tes œuvres palpiteraient d’une inspiration nouvelle; que si tu meurs, enfin, un souvenir te suivra jusqu’à la minute suprême, un nom aimé parfumera ton dernier soupir!»

Bernard leva les yeux vers le ciel: Était-ce la petite mère-grand qui lui parlait ainsi?

Alors, une main se posa sur la sienne.

—Bernard, fit Janik, essayant en vain de contenir l’émotion profonde qui vibrait dans sa voix, Bernard, promettez-moi de vivre.

Il tressaillit, puis par un effort surhumain il obligea son visage contracté à sourire.

—Je constate une fois de plus, ma pauvre enfant, dit-il, que je suis un fou de la pire espèce! Comment avez-vous pu prendre au sérieux mes divagations de ce matin! Vraiment, je regrette que des paroles trop légèrement prononcées...

Janik l’interrompit, secouant fébrilement la tête:

—Ne me trompez pas, Bernard, c’est un jeu cruel.

—Un jeu! mais je vous jure...