—C’est bien subtil, Janik, dit-il.

Un peu déconcertée, elle répondit:

—Vous n’aimez pas cette poésie?

Lui protesta:

—Si, si... c’est très joli... mais j’aime mieux Victor Hugo.

Janik admirait en Victor Hugo le plus merveilleux des artistes du Verbe, un peintre prestigieux, un poète géant; mais ce nom sonore, jeté au milieu du poème intime et pénétrant qu’elle savourait, lui fit l’effet de la note magnifique d’un instrument de cuivre interrompant soudainement le concert discret et un peu triste d’un violon. Ce qui la choqua, ce ne fut pas l’opinion de Pierre, mais l’inopportunité de la comparaison qu’il avait faite.

Des mots superbement colorés, d’éblouissantes clartés ou de saisissantes ténèbres, des lignes majestueuses, une grande voix, de grandes images bien sonnantes, voilà ce qui pouvait charmer le marin... Mais il ignorait que chaque poète peut avoir son heure. Quand la nature s’enveloppe dans la mélancolie des soirs d’automne; quand on se laisse gagner par la langueur des choses; quand, troublé par le spectacle écrasant des mondes, poussière d’infini, qui sème d’or la nuit, on se sent inquiet, souffrant... est-ce Victor Hugo qu’on lit?

Janik avait beau faire, jamais sa pensée et celle de Pierre ne se rencontraient au même point, jamais leurs cœurs ne battaient à l’unisson. Tout en Pierre la froissait: jusqu’aux paroles affectueuses qu’il lui débitait à voix haute, et dont elle trouvait qu’il aurait dû faire un grand secret, puéril et charmant. Si Bernard avait jamais une fiancée, quels mots doux et mystérieux il inventerait pour elle!

Et puis aussi, et puis surtout Janik n’aimait pas Pierre, et elle aimait Bernard. Elle aimait Bernard et, si elle avait bien cherché au fond de son cœur le pourquoi de cet amour, elle n’y aurait trouvé que le mot exquis de Montaigne: «Je l’aimais, parce que c’était lui, parce que c’était moi!»

Parfois, cependant, elle se prenait à mépriser Pierre de ce qu’il ne voyait pas se dresser un obstacle entre elle et lui, de ce qu’il ne comprenait pas qu’il y avait autre chose qu’une timidité de jeune fille, dans la pâleur qui envahissait son front, dans le frisson qui glaçait son être, quand il lui baisait la main—la seule caresse qu’il se permît. Elle se disait qu’après tout, elle était libre encore, que rien d’irrévocable ne lui interdisait d’aimer Nohel, d’être aimée de lui... Puis, elle avait un mouvement de remords, elle plaignait ce pauvre Pierre, si tranquille, si confiant, si fidèle; elle s’en voulait de ses injustices, et elle pleurait.