Depuis le départ de Nohel, combien de fois avait-elle prié: «Mon Dieu, faites qu’il m’oublie!»
Maintenant, elle avait froid au cœur en constatant qu’il l’oubliait. Et elle éprouvait une souffrance révoltée, en se disant que cet oubli irait croissant, et que c’était inévitable, et que c’était bien heureux!... Un jour, la petite Bretonne ne serait plus qu’un souvenir pour Jacques Chépart; il rencontrerait d’autres femmes plus séduisantes; peut-être même un jour s’éprendrait-il d’une jeune fille très bonne et très jolie... alors il se marierait.
Janik rendit la lettre à sa tante; elle eût voulu se sauver dans sa chambre pour y pleurer de douleur, de jalousie... presque de honte aussi.
Dieu savait pourtant qu’elle avait combattu pour s’arracher cet amour de l’âme, pour s’attacher à Pierre!... Mais dès le premier jour de l’arrivée de son fiancé, des comparaisons s’étaient imposées à son esprit. Oui, dès le premier jour, au moment où, dans la joie du retour, Pierre lui avait plaqué sur les joues deux baisers sonores et où elle avait pensé au baiser tremblant de Bernard à l’heure de la séparation, baiser craintif dont l’émotion l’avait pénétrée toute et dont la sensation d’angoisse et de délice la poursuivait encore, comme une tentation mauvaise.
Un si bon garçon, d’humeur si joyeuse, ce Pierre! Mais qu’il était exubérant, qu’il parlait fort; sa voix bruyante, habituée à dominer le flot, étourdissait... et Bernard avait la voix grave, un peu voilée et l’on se sentait bercé par sa parole.
Sur la requête de Janik, Pierre avait raconté ses voyages, il les avait racontés en homme qui n’est pas dépourvu de toute idée du pittoresque. Les différents pays, leurs types humains, leurs rites religieux, leurs habitudes sociales, l’avaient généralement frappé par leur côté original; il les décrivait avec une sorte de verve naïve qui amusait tout le monde, mais... Là encore il y avait un mais.
Des critiques modernes ont dit que les livres sont moins précieux par ce qu’ils contiennent effectivement que par les échos qu’ils éveillent à l’esprit et à l’âme du lecteur... Janik pensait qu’il en est des pays qu’on traverse comme des livres qu’on lit, et que le son de la harpe que les mots ou les sites font vibrer en nous, dépend moins du doigt qui les touche que de la qualité de nos cordes intimes. Tous les voyageurs ne voient pas de même parce qu’ils voient au travers de leur propre personnalité; Pierre avait vu trop bien, trop objectivement dans ses voyages. A tort ou à raison, mademoiselle de Thiaz se figura que, dans les mêmes pays, Bernard aurait senti et pensé autrement. Ses souvenirs auraient eu peut-être des contours moins précis et des couleurs moins vives, mais il aurait mieux saisi les mystérieuses correspondances des choses et les mots qu’il aurait prononcés auraient eu d’infinis prolongements dans l’esprit de ses auditeurs...
Cependant, Janik essayait de réagir, de rendre justice à son fiancé, de lui faire partager sa vie intellectuelle...
Un moment qu’elle était seule avec lui, elle ouvrit les Stances et Poèmes de Sully-Prudhomme, un poète qu’elle aimait, parce qu’il est doux, chaste et profond. Dans la journée, en lisant le petit recueil, elle s’était dit spontanément: «Bernard aurait compris comme moi ce passage...» et pour se punir de cette pensée, elle s’était juré de lire le passage à Pierre.
Elle lisait bien, à mi-voix, mettant dans chaque mot beaucoup de pensées. Pierre écouta. Quand elle se fut tue: