—Monsieur de Nohel, fit-il enfin, nous nous trouvons à l’égard l’un de l’autre, dans une situation singulière. Et il faudrait, je le sais, pour sauver d’une sorte de ridicule la démarche que je tente aujourd’hui auprès de vous, un tact et une habileté de mots que je ne possède pas... Je ne suis qu’un marin, un homme très simple, un peu rude; prenez-moi donc tel que je suis, avec mes brusqueries et mes maladresses, en appréciant mes intentions, non mes moyens.

Bernard s’inclina sans répondre, toujours très calme, n’appréhendant que ce qui pourrait sortir de pénible pour Janik, de cet entretien dont il ne prévoyait pas l’issue. Pierre continua:

—Mademoiselle de Thiaz est souffrante...

Si maître de lui qu’il crût être, Nohel ne put retenir une exclamation... La tête lui tourna, une phrase instinctive, gauche, disant tout ce qu’il voulait taire, lui échappa:

—Elle est malade, elle est gravement malade, n’est-ce pas?... Je le sentais...

«Allons, il l’aime bien, pensa Pierre», et il eut un sourire quelque peu mélancolique.

—Mademoiselle de Thiaz n’est pas gravement malade, monsieur de Nohel, dit-il..., elle n’est que très faible, très nerveuse, très triste... toutes choses dont on peut guérir heureusement... Mais, tenez, si vous voulez m’entendre, oubliez que j’aie jamais été pour Janik autre chose qu’un frère—cela vous sera d’autant plus facile que, ce qui a changé il y a quatre ans entre elle et moi, c’est beaucoup plus le nom que nous nous donnions, que le sentiment qui nous unissait... Cette affection fraternelle très profonde, toute dévouée chez moi, m’a fait comprendre—sans que mademoiselle de Thiaz ait proféré une plainte—que ma petite amie souffrait et que si... si elle n’aimait pas le fiancé que lui avait choisi sa tante, c’était que son cœur en avait choisi un autre... Voilà pourquoi je suis ici.

—Je vous jure, fit Bernard, que jamais rien ne m’a autorisé à croire que mademoiselle de Thiaz m’honorât d’un autre sentiment que celui d’une grande pitié.

—J’en suis convaincu, monsieur... Mais avec l’ami d’enfance qui était redevenu son frère d’adoption, mademoiselle de Thiaz n’était pas tenue aux mêmes réserves... Ce que je vous demande maintenant, c’est la réponse d’un honnête homme à un honnête homme, et je m’adresse à toute votre loyauté, et à tout ce que mon oncle Le Jariel a deviné en vous de bon et de généreux: vous aimez Jeanne de Thiaz, votre cri d’angoisse me l’a dit; l’aimez-vous bien profondément, croyez-vous sincèrement pouvoir la rendre heureuse?

—Si je l’aime, si je la rendrais heureuse!... Ah! monsieur, je ne sais comment vous dire, comment...