Mêlé tout aussitôt à l'insurrection péruvienne et craignant que ces pièces importantes ne fussent détruites, il les apprit par cœur; il les confia ensuite à son matelot Taillevent, qui lui-même en connaissait la substance.

Cette étude remplit Léon d'une admiration enthousiaste.

Dès lors, il rattacha très logiquement les projets libéraux du roi, non à ses vaines idées d'enfance, mais à la cause de tous les peuples d'outre-mer opprimés par les nations européennes. Il avait combattu sous le drapeau de la France pour les Américains du Nord; il combattait sous la bannière des Incas pour les Péruviens; et les instructions royales disaient littéralement:

«La France ne veut pas conquérir, mais protéger. Les établissements qu'elle fondera aux terres australes ne seront des points militaires que pour résister à l'influence britannique. Il importe de respecter l'indépendance des indigènes, de les civiliser, de les convertir au catholicisme, de leur faire aimer notre pavillon, et non de les asservir.»

Le vicomte de Roqueforte s'était fort habilement conformé à ces vues généreuses; les rapports et mémoires qu'il adressait au roi en étaient la preuve. Il y passait en revue tous les archipels; il déterminait les principaux points sur lesquels la France devrait fonder des établissements défensifs; il relatait ses conférences avec les chefs et donnait un aperçu judicieux des querelles intestines des peuplades importantes.

Partout où sa frégate avait relâché, il avait recherché la cause la plus juste afin de l'embrasser au nom de la France, fort estimée en général depuis le voyage de Bougainville, fort redoutée depuis ceux de Surville et de Marion du Fresne.

Cependant les Anglais avaient fait des progrès immenses. Le renom du capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les autres navigateurs. A l'île d'Haouaï (Sandwich), où il avait été massacré le 14 février 1779, après y avoir été accueilli comme le dieu Rono, attendu par les insulaires, la légende antique reprenait le dessus. Les indigènes rendaient les honneurs divins à sa mémoire, et croyaient fermement qu'il ressusciterait pour se venger[11].

[11] Historique.

Léon de Roqueforte s'écria en lisant ce passage:

—Armons-nous des mêmes armes que nos ennemis. Aux légendes, opposons les légendes. Ce que les indigènes des Sandwich croient de l'Anglais Cook, dont ils font leur dieu Rono, il faudrait que tous les Polynésiens le crussent d'un Français tel que Marion du Fresne. En 1771, à la Nouvelle-Zélande, les naturels, jaloux d'user de représailles envers les compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que Marion, Surville et Bougainville lui-même, deviennent pour eux un seul Atoua, un esprit sévère, mais bienfaisant; terrible, mais juste; représentant l'influence libérale de la France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent aussi Touté, représente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre.