A dix-sept ans, dans les gorges du Pérou, entre deux combats, Léon de Roqueforte conçut cette idée. Au bout de peu d'années, il l'avait mise à exécution; la légende du Lion de la mer luttait contre celle du dieu Rono. Une foule de circonstances non moins invraisemblables que celle qui fit un dieu du capitaine Cook le servirent à la vérité; mais aussi eut-il toujours la présence d'esprit nécessaire pour les faire tourner à son avantage.


En 1781, les insurgés péruviens s'étaient divisés par bandes, dont l'une, sous les ordres de Léon, se dirigeait vers la mer. Les Espagnols l'attaquèrent avec des forces supérieures dans la vallée de Siguay. Léon les repousse; il va remporter une victoire qui rouvrira les communications entre l'intérieur et le littoral. Mais, hélas! le jeune capitaine, frappé d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y laisse pour mort; les Quichuas, épouvantés, se débandent et retombent sous la domination espagnole.

Léon dut son salut au fidèle Taillevent, qui, chargé de son corps, franchit à la nage un bras de rivière, trouve asile dans la hutte d'un mineur, l'y soigne, le guérit, et enfin se rend au port d'Aréquipa, où il finit par s'enrôler à bord d'un petit bâtiment du pays. A la faveur d'un déguisement, Léon se risque dans la ville, s'introduit dans le navire, s'y cache et ne se montre qu'en pleine mer.

Avec le coup d'œil d'un franc matelot, Taillevent avait bien jugé que le caboteur devait faire quelque commerce interlope. En effet, son patron exportait des matières d'or et d'argent en dépit des lois espagnoles, et avait des rapports secrets avec des contrebandiers établis aux îles Gallapagos. La fraude ayant été découverte, un garde-côte se tenait embusqué au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a que le temps de prendre chasse. L'équipage aurait été condamné aux travaux des mines, le patron à la corde; Léon et Taillevent ne pouvaient espérer aucune grâce. La consternation régnait à bord. Léon se nomme enfin, il promet de sauver la barque pourvu qu'on lui jure obéissance; de l'aveu commun, il s'empare du commandement.

De là date sa vie de grandes aventures maritimes.

Une navigation audacieuse au milieu des récifs et un naufrage simulé le débarrassent de son chasseur; il ravitaille le navire tant bien que mal aux Gallapagos, part pour les îles Marquises, s'y fait reconnaître par un chef de tribu, ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce chef et ne tarde pas à diriger un hardi coup de main contre un trois-mâts anglais mouillé à Nouka-Hiva.

Le trois-mâts enlevé prend le nom de Lion de la mer, il arbore le drapeau de la France; puis, armé de contrebandiers, d'insulaires et même d'un certain nombre d'aventuriers français recueillis ça et là, il parcourt tous les archipels, où Léon renoue des relations utiles avec les principaux chefs.

La nature de l'équipage met le jeune capitaine dans l'impossibilité absolue de regagner les mers d'Europe; il veut pourtant donner de ses nouvelles en France, et songe à se rendre dans les possessions hollandaises ou espagnoles.

Aux approches des Moluques, il est attaqué par des pirates chinois qui, croyant faire une belle prise, sont pris eux-mêmes et pendus à bout de vergues.