«Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers temps, eussent abordé sur l'île de Mowée[15], je ne crus pas devoir en prendre possession au nom du roi. Les usages des Européens sont, à cet égard, trop complétement ridicules. Les philosophes doivent sans doute gémir de voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables; que sans respect pour les droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.»

[15] Maouvi, Mowi ou Mawi, aux îles Haouaï ou Sandwich.

Ce que l'infortuné Lapérouse rédigeait ainsi n'était autre chose que la pensée de l'infortuné Louis XVI.

Le sage navigateur et le roi vertueux, destinés tous deux à périr par des catastrophes à jamais déplorables, se prononçaient d'après les mêmes principes d'équité absolue.—Or, ces principes ayant servi de base aux instructions données, pendant la guerre d'Amérique, au vicomte de Roqueforte dont son neveu Léon continuait l'œuvre libérale, et l'Angleterre, s'étant toujours et partout conduite en vertu des principes opposés, il était fatalement nécessaire de lutter contre elle,—par la guerre, en temps de guerre,—par d'adroites négociations, des traités d'alliance et de protectorat en temps de paix.

Léon avait ardemment adopté les vues du roi;—ses précédents étaient irréprochables, car il s'était rigoureusement conformé au droit des gens. On pourrait bien lui reprocher d'avoir parfois usé de charlatanisme pour imposer aux naturels; mais les Anglais lui avaient donné l'exemple de cette ruse,—fort innocente, on en conviendra,—pourvu que le but final n'ait rien de contraire à l'humanité.

Et le but de la France était de civiliser l'Océanie sans porter atteinte à l'indépendance des indigènes,—d'utiliser, dans l'intérêt de toutes les nations, les ressources maritimes d'une partie du monde qui égale à elle seule tout le reste de notre globe, d'ouvrir des marchés nouveaux au commerce à venir, de défricher des champs immenses pour les livrer à l'industrie humaine.

L'œuvre commençait par des explorations et par l'établissement de relations ordinairement pacifiques, toujours d'une stricte justice. Léon de Roqueforte, en effet, ne prêta jamais son appui qu'à des causes légitimes, et après ses victoires ne négligea rien pour pacifier les querelles les plus invétérées.

L'œuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, d'une part,—et d'autre part, religieuse. Alors la prédication de l'Évangile ferait disparaître l'échafaudage de fables héroïques sur lesquelles s'appuyait le précurseur de la civilisation.

En disant: d'une part commerciale, d'autre part religieuse, on a clairement exprimé que le projet éminemment français du roi Louis XVI n'avait rien de commun avec les missions mercantiles des Anglais.—Ce qui devrait toujours être distinct, n'y fut jamais confondu.

Personne n'ignore que les trafiquants en missions répandus par l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent leurs Bibles en prime pour faciliter l'achat de leurs pacotilles. Ils vendent des articles Birmingham ou du rhum des Antilles, et prêchent ou baptisent par-dessus le marché.