En plusieurs points, d'anciens compagnons de Léon, tels que l'aventureux Tourvif, avaient été proclamés grands chefs. Sans efforts apparents, il les maintint dans sa dépendance; il fit comprendre aux plus intelligents la nécessité de laisser croire à la légende de Léo l'Atoua, l'immortel Lion de la mer; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.
Partout, le cannibalisme était déjà considéré comme impie;—les prêtres indigènes n'osèrent qu'en peu d'endroits protester contre cette doctrine. Généralement, les naturels, honteux de leur abominable coutume, se cachaient pour dévorer leurs ennemis. Les banquets de chair humaine cessèrent d'être des fêtes triomphales. Parawâ lui-même en vint à céder sur ce point, quoiqu'il dût retomber à plusieurs reprises sous l'empire des préjugés de sa nation. Quelques peuplades renoncèrent solennellement et sincèrement à l'anthropophagie.
Léon chercha Lapérouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, et, le croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon les désirs du roi, entrer en rapports avec ce grand navigateur.
Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement poursuivis.—Ainsi le tabou, dont les rigueurs sont parfois d'atroces barbaries, fut atténué en divers points, et notamment aux îles Haouaï, où Taméha-Méha Ier devait abolir la coutume de massacrer sur les autels des dieux tous les prisonniers de guerre et tous les violateurs des tabous les plus absurdes.
La condition des esclaves fut adoucie dans celles des îles où les mœurs n'étaient plus par trop féroces. Sans heurter de front les préjugés des naturels, Léon de Roqueforte les sapait ainsi avec une ténacité vraiment admirable.
Les constructions navales faisaient des progrès rapides.
Les communications avec la France s'établissaient peu à peu. Deux bâtiments envoyés par l'armateur Plantier étaient venus prendre les dépêches de Léon et lui apporter des marchandises européennes, pour lesquelles ils reçurent en échange de l'huile de baleine, de la nacre de perle, du corail et autres produits océaniens.
Le dernier de ces bâtiments transmit à Léon la nouvelle de la révolution de 1789, qui devait porter un coup fatal à ses généreux desseins. Il la reçut au mois de septembre 1790, à son mouillage de Nouka-Hiva, dans les îles Marquises, et sans en être trop alarmé, il crut pourtant nécessaire de retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le roi.
Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir exploré avec soin les côtes inhospitalières des possessions espagnoles, il monte sur sa plus légère goëlette taïtienne; avec une prudente audace, il longe, la sonde à la main, tout le littoral du Pérou.
Comme s'il eût pressenti dès lors que le continent américain subirait les conséquences de la révolution française, ou plutôt dans la pensée qu'il aurait par la suite besoin d'y trouver asile, le jeune capitaine tenait à revoir Andrès avant de partir des mers du Sud. Cachant sa nationalité sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la vigilance de tous les gardes-côtes, fera de précieux travaux hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes de la plus haute importance.