—Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez pleurés vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont rendu leur Lion, leur Lion qui n'a cessé de vaincre les Espagnols. Il y a peu de jours, sur nos côtes, une frégate du Callao amenait pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le Lion de la mer vous dira lui-même quels sont ses desseins et ce qu'il attend de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, où je ne tarderai pas à descendre réellement, je viens vous dire qu'il est l'époux d'Isabelle, la nièce de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre présence à tous, ceindre la borla de nos ancêtre au front d'Isabelle, votre reine et votre sœur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer, qu'il prenne librement la parole!
Les Péruviens répondirent par mille cris de dévoûment.
—Vive la fille de Catalina!—Vive la nièce de Tupac Amaru!—Vivent Isabelle et le Lion de la mer!...—Vive à jamais la race des Incas!...
Andrès ajouta lentement:
—Pour plonger nos tyrans dans une sécurité profonde, j'ai dû leur faire croire qu'Andrès de Saïri n'était plus, et les peuples du Pérou ont suivi son cercueil, et cette pierre funéraire a reçu l'inscription que vous lisez. Cependant, caché dans une retraite inconnue, votre dernier seigneur attendait, sur les bords de l'Océan, le retour de sa fille bien-aimée qu'avait juré de lui ramener le Lion de la mer. Le Lion de la mer, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la permission de Dieu. Le grand Condor du Pérou étend sur vous ses ailes immenses. La généreuse tige de l'arbre des Incas n'est point desséchée; elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique indépendance vous sera rendue!...
—Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut longuement répété.
Léon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de la république péruvienne, s'avança le front haut. Ses regards assurés augmentèrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers.
La bannière qu'il leur montrait représente le soleil se levant sur les Andes, dont le pied est baigné par la rivière de Rimac. Cet emblème, entouré de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale dont deux rouges et deux blancs.
—Enfants des Incas! s'écria le Lion de la mer, voici le drapeau de votre indépendance! Avant peu d'années, il remplacera les couleurs de l'Espagne sur toute la surface de l'empire péruvien. Vous ignorez peut-être que la vieille Europe est en feu; vos maîtres ne veulent point que vous sachiez qu'une révolution géante commence au delà des mers. Cette révolution métamorphosera le monde!... Elle vous rendra votre liberté!... Vivez dans l'espoir du grand jour de l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'éclairera se lève sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le précurseur de votre délivrance! aidez-moi à remplir ma tâche. Conservez, avec votre prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le présent.
Isabelle, couronnée du bandeau royal, se leva et dit: