Ce fut peu après la naissance de Gabriel de Roqueforte que maître Taillevent prit enfin la résolution d'imiter son capitaine en demandant la main de l'aimable Liména.
—Tous mes plans à moi sont coulés, dit-il. J'avais du goût pour le petit cabotage et la pêche sur la côte de Normandie, avec un brin de contrebande en Angleterre, histoire de rire,—et me voilà courant la grande bordée à perpétuité. J'avais l'idée de demeurer le fils de ma bonne femme de mère à Port-Bail, et d'être le père de ses petits-enfants; mais le roi, la république, mon capitaine, le tremblement, le diable s'en sont mêlés; j'ai repassé la chance à mon matelot Tom Lebon, anglais de nation, français de cœur, ça, c'est connu! Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une ailleurs, pas vrai?
—Il me semble assez difficile d'être Normande ailleurs qu'en Normandie, dit Liména en riant.
—Eh bien, la mignonne, voilà ce qui vous trompe, à preuve qu'il ne tient qu'à vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui s'appelle maître Taillevent, soit dit sans vous offenser.
—Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Liména en souriant.
—Bien au contraire? répéta le maître avec un certain trouble.
La démarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir coûté, en réflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit.
—Je dis au contraire, reprit Liména, parce que je commençais à être offensée de votre long silence. Dès le premier jour, vous avez pu voir que j'étais dévouée à madame, comme vous vous l'êtes à votre capitaine...
—Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne fait que de naître. Laissez courir, le mousse qui lui sera dévoué corps et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Pérou.—A demain la noce, avec votre permission!
—Mais madame ne sait encore rien...