—Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes canotiers! avait commandé Léon en lançant son monde à bord de la Firefly.

Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.

Camuset demeura presque seul sur la dunette de la Lionne, où il fut obligé de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce qu'on l'empêchait d'aller à l'abordage.

—Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour. Cette fois-ci, voyez-vous, faut obéir à papa Sans-Peur, qui va vous chercher maman et vos petits frères.

Gabriel trépignait.

Liméno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvénile qui eût assurément charmé maître Taillevent, son père, si maître Taillevent, à pareille heure, avait pu être charmé par quoi que ce fût.

Un mousqueton en bandoulière, une hache d'abordage et deux pistolets à la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixés sur le territoire de Quiron, où se livrait la bataille, la main sur la barre de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi:

—Toujours se bûcher! toujours se crocher, se manger, se défoncer!... User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer, par terre, au large, en rade, dans les îles, chez les Espagnols, chez les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du canon à tout ce qu'il y a de peaux tannées, tatouées et basanées entre les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du Pérou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les métiers, hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai miracle!... mais, tant va la cruche à la fontaine, qu'elle y demeure en pantenne!... Va-t'en dire ça en douceur à mon capitaine, tu en seras pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!...

Le canot abordait au milieu des balses échouées sur le rivage, car tout ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour du palanquin d'Andrès de Saïri.

Les femmes et les enfants quichuas couraient çà et là, sans but; sans savoir où aller, en poussant des cris de terreur.