Les indigènes péruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment sacré de reconnaître le premier-né d'Isabelle comme l'héritier de la race antique de leurs seigneurs.

—Grâce à Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se partageront le reste de ma tâche immense. A ceux-ci les mers! A celui-là les terres! Aux frères jumeaux mes peuples des îles, mes vaisseaux et l'honneur de servir la France et la foi, en préservant à jamais de la domination anglaise les nations de l'Océanie. A Gabriel-José la gloire de délivrer le Pérou de la domination espagnole.—Noble Andrès, illustre ami de José-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de Sorata, vous n'avez jamais désespéré du grand triomphe. Et c'est après une double victoire que votre âme généreuse va se diriger vers les cieux! De là, elle verra l'accomplissement de ses vœux pour la patrie.—Et, je vous le dis hautement, hommes du Pérou, vos caciques et vos Incas, les fiers ancêtres de mes fils, glorifieront le Dieu tout-puissant, car l'Amérique du Sud tout entière redeviendra indépendante!

A ces paroles prophétiques, Andrès de Saïri sembla se ranimer un instant. Une flamme d'espérance brilla dans ses yeux.

—O mes enfants! disait Léon de Roqueforte, je vous aurai obscurément ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma carrière ne laissant après moi que le vague renom d'un coureur de grandes aventures. Dans les champs séculaires de l'histoire, ceux qui défrichent et qui sèment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes se développent avec une lenteur décourageante pour les ambitions égoïstes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrès, votre bisaïeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prêts à mûrir pour les fils de ses petits-fils!

Andrès se souleva sur son lit de mort, et d'une voix éclatante:

—Je vois le Pérou libre! Dieu soit loué! s'écria-t-il.

A ces mots, s'affaissant sur lui-même, le vieux guerrier mourut.

Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.

L'âme du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, déployait ses ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouillé qui répondait à la prière des morts récitée par le prêtre du territoire de Quiron.

Une grande pompe catholique fut déployée, et chose qu'il convient de signaler, les Polynésiens, à commencer par Baleine-aux-yeux-terribles, s'agenouillèrent pieusement devant le Dieu triple et un de Léo l'Atoua.