Léon et Taillevent, qui le seconde, sont déjà sur une balse de grandeur moyenne où pagaient plusieurs rameurs habiles. Ils ont saisi des armes, ils se montrent pleins d'une invincible ardeur.

De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance superstitieuse succède parmi les naturels à leur terreur panique; les balses qui se dispersaient se rallient. Par les ordres de Léon, elles abordent de tous les côtés à la fois la péniche, prise d'assaut en quelques instants.

Le Lion de la mer en est proclamé capitaine.


—Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le Corsaire, que je combattis pour la première fois en faveur de vos infortunés compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, avait déjà toutes mes sympathies. La force des choses m'y poussa. Je n'étais point libre de rester neutre. Et du reste, la politique ombrageuse des Espagnols, qui nous fermaient leurs ports, me les rendait odieux. J'avais à craindre, en abordant sur leurs terres, d'être tout au moins traité en suspect, honteusement fouillé et dépouillé de mes dépêches pour le roi de France. J'agissais donc de manière à sauvegarder ma mission en me jetant à corps perdu dans les rangs d'une insurrection qui me protégeait. J'en fus immédiatement l'un des chefs principaux.

—Les exploits du Lion de la mer sont gravés dans ma mémoire, dit Isabelle d'une voix émue.

—José Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac Amaru, m'accueillit noblement. Votre aïeul, le brave Andrès, son neveu, devint mon mentor et mon compagnon d'armes. Je connus alors la marquise Catalina, votre mère; vous étiez enfant, j'étais à peine sorti de l'adolescence, et bien des fois j'admirai vos grâces naissantes en prenant plaisir à partager vos jeux.

—J'aurais dû vous reconnaître plus tôt, dit Isabelle, mais mon aïeul Andrès vous crut mort; je me souviens qu'il fit réciter des prières publiques par tous ses malheureux sujets pour le repos de l'âme du Lion de la mer.

—Votre aïeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; il compte sur moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon brig corsaire est à vos ordres. Vous en serez la reine. L'Océan nous est ouvert; mais hâtons-nous; avant peu, sans doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne et la République française.

—Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aïeul sont mes vœux les plus ardents, répondit la jeune fille avec impétuosité.