—Bien! dit Léon d'une voix contenue. Mais, en un mot, maintenant, décidez du bonheur de ma vie.

Ils étaient en ce moment au bas de la falaise, non loin de posada des Rois mages, où leurs chevaux devaient les attendre.

La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si elle le prenait à témoin de ses paroles:

—Hier soir, quand don Ramon, mon frère, fut averti qu'un navire de guerre anglais croisait à l'ouvert de la passe et que le Lion mettait sous voiles, je priai du fond de l'âme pour Sans-Peur le corsaire français. J'ai passé la nuit à demander au ciel le succès de vos armes. Dès l'instant où vous m'étiez apparu, un écho mystérieux avait retenti au fond de mon cœur; ma mémoire infidèle se taisait, mon âme avait parlé. Et l'esprit de ma sainte mère m'est apparue en me disant: «—C'est lui!» Ce matin, au point du jour, quand le canon a grondé au large, je me suis élancée sur le plus impétueux de nos chevaux pour aller à l'extrémité de la falaise voir quel était le vainqueur... Ah! si le brig de Léon de Roqueforte avait succombé, aurais-je eu la force de retourner vers le château de mon frère?...

—Je suis trop heureux! s'écriait Léon avec transport.

—Et moi, je bénis le ciel, dont les bienfaits dépassent mes espérances. Ma vie, que vous avez sauvée deux fois, devait vous appartenir.

Léon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement la main de l'amazone.

—Soyez mon époux et mon seigneur! dit-elle ensuite.

—Eh bien! au château de Garba! s'écria le capitaine corsaire. Il est au-dessous de vous et de moi, madame, d'user de ruse à cette heure. Tout au grand jour du soleil! Il ne faut pas que la fille des Incas et du marquis de Garba y Palos passe un seul instant pour avoir été enlevée par un aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la bénédiction nuptiale nous soit donnée dans le château de vos ancêtres paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, et il le faut encore pour celui des Roqueforte, dont le sang ne le cède à celui d'aucune maison royale des deux mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant, pour un corsaire de la République, je suis passablement aristocrate. Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez tissue de contradictions apparentes plus étranges encore... Tout cela, pourtant, se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma patrie, aujourd'hui, les propos que je tiens méritent la mort; je n'en suis pas plus mauvais patriote pour cela; les Anglais le savent!... Mais l'heure presse!... A cheval! J'ai vaincu au large ce matin, j'ai hâte de remporter ce soir une victoire plus douce.

—Léon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun compte des volontés de don Ramon de Garba, mon frère.