Après la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au château de Garba. Il allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux époux avaient triomphé de tous les obstacles. Non sans déplorer l'insuccès des armes anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux éloge de la loyauté de Sans-Peur le Corsaire.
Don Ramon lui en sut gré.
Don Ramon lui offrit une hospitalité cordiale qui s'étendit forcément à son valet Pottle Trichenpot.
Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attachées aux franges d'or de la borla du Lion de la mer.—Léon de Roqueforte avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poignée de ces talismans au marquis son beau-frère, qui fut touché de sa confiance, mais n'attacha qu'une importance médiocre au présent du corsaire. Dès lors, pourtant, si l'on s'en souvient, maître Taillevent grommela en disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol.
Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur.
Et c'est pourquoi, peu de jours après le départ de Roboam Owen, don Ramon s'aperçut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que leur valeur intrinsèque avait seule tenté la cupidité du voleur, et ne s'inquiéta guère de leur perte.
Puis, s'écoulèrent six années, pendant lesquelles don Ramon se maria en Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en Andalousie, et vécut, du reste, dans une complète ignorance du sort de sa sœur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'était pas au Pérou, car il continuait de percevoir la totalité des revenus des domaines qu'y avait possédés leur père.
Or, tout à coup, à Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol, récemment arrivé des îles Philippines, l'histoire étrange du Lion de la mer et des missions anglaises de l'Océanie.
—Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la révolution française et les victoires du général Bonaparte tiennent tous les esprits en éveil, les Anglais fondent à petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines. Ils bâtissent à la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut de leur population; ils créent de grandes colonies pénitentiaires, et répandent en outre dans les divers archipels des missionnaires protestants qui sont autant de pionniers destinés à préparer leur domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouvé un rude adversaire dans la personne d'un certain aventurier français, généralement connu sous le nom de Lion de la mer.