Les deux plus grands hommes de la Polynésie, Finau Ier, qui régnait à Tonga, et Taméha-Méha Ier, qui régnait aux îles Haouaï, entrèrent l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la suite, ils n'y restèrent point également fidèles, ce fut en raison des nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait devenir effroyable.
Dès l'âge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des dangers de son père. Intrépide pilotin, cavalier audacieux, piéton infatigable, il avait au plus haut degré deux des trois grandes qualités préconisées par maître Taillevent, c'est-à-dire le courage et l'idée.—Mais la troisième, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en d'autres termes la patience, était loin d'être son fait, lorsque vers la fin de 1808, les deux bâtiments que ramenait le grand tueur de navires atterrirent sur les côtes du Pérou.
XLI
LE COMMODORE WILSON.
Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la récompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre de matelot de maître Taillevent,—titre qu'il partageait, on le sait assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de cœur. Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son partage.
Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui, pressé en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni Port-Bail, et continuait à servir Sa Majesté Britannique en qualité de gabier sur le vaisseau l'Illustrious, présentement commandé par le capitaine Wilson, de lamentable mémoire.
Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de maître Taillevent.
—Faire grâce au lieutenant Roboam Owen, bien, très bien!... mais à un Trichenpot ou à un Wilson, autre chose!... On vous écrase sans miséricorde de malheureuses petites bêtes méchantes par nature, par tempérament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une vipère, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une mauvaise bête venimeuse par goût, par volonté, tout exprès!... Moi, je voulais prendre cet oiseau-là en plein bal, l'emporter à bord et l'y pendre au bout de la grande vergue; c'était la justice. Ça aurait sauvé la peau de cet imbécile de colonel Garron y Quizâ, pas mal d'autres peaux meilleures, et les nôtres aussi peut-être bien!—J'ai toujours gardé souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge, en lui disant pour raison: «C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne m'as pas fait pendre, toi!» Et voilà justement ce que nous diraient le Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre matins.—Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire.
Pour sa part, le capitaine Wilson y avait passé deux mortelles années à maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Pérou, Sans-Peur le Corsaire, et, par-dessus le marché, le lieutenant Roboam Owen, qui l'avait indignement oublié, à ce qu'il croyait.