—Expliquez-vous.

—Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent nu-pieds, ils sont obligés d'acheter des rasoirs et des bas de soie. Ils ont la vue excellente, on les contraint à s'approvisionner de lunettes.

—Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde qu'odieux.

—Ah! monseigneur, reprit José Gabriel, ces exactions ridicules sont encore peu de chose, car enfin les pauvres gens parviennent à revendre tant bien que mal ces genres d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter à prix d'or des mules moribondes, des vivres avariés, des articles sans valeur, on les ruine absolument. Ce régime dépeuple nos villages; on y meurt de faim et de désespoir. Que Votre Excellence prenne enfin pitié de nos maux!...

Le marquis de Garba y Palos, indigné de la rapacité de ses subalternes, prit énergiquement la défense des Indiens. Il cassa plusieurs des coupables corregidores; il conquit l'amour des naturels, qui le regardaient comme leur sauveur; il s'attira par contre-coup la haine des trafiquants et de tous les drôles qui profitaient antérieurement des abus.

Des plaintes furent portées contre le gouverneur de Cuzco, que les Espagnols accusaient de partialité en faveur des indigènes; elles demeurèrent sans résultats tant que la calomnie ne put s'appuyer sur aucun fait de nature à influencer le vice-roi.

Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique Andrès. Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils s'unirent publiquement aux pieds des autels, en l'église des Dominicains, bâtie sur l'emplacement de l'antique temple du Soleil.

Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien avec son mariage. En épousant une noble jeune fille de la race des anciens rois, il achèverait de s'attacher les indigènes et de leur rendre moins pénible la domination espagnole; en même temps il démontrerait à ses subordonnés, d'une manière éclatante, que leurs exactions ne seraient plus tolérées. Ce calcul était faux.

La calomnie trouvait enfin son levier.

On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les caciques pour s'enrichir au détriment du trésor royal; on représenta son mariage comme un pacte fait avec la nation vaincue; on ajouta qu'il s'était mésallié par avarice; on donna même à entendre qu'il visait à s'insurger contre la couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prétendre que, loin de protéger les indigènes, il se servait de leurs anciens tyrans pour les pressurer à son profit.