—J'abordai secrètement sur une plage isolée, où je me travestis en mineur. Je brunis légèrement mes cheveux et mon teint pour me donner l'apparence d'un métis aux yeux bleus[2]. Puis je me rendis à Lima, où je m'informai du marquis votre père. J'apprends qu'arrivé de Cuzco depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours à son hôtel, il en sortait.—Il en sortait entouré d'une foule de personnages que j'aurais bravés sans doute s'il ne se fût agi que de ma liberté ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre père avec le Lion de la mer l'aurait compromis.—Il ne m'avait jamais vu, et d'ailleurs j'étais méconnaissable sous mon déguisement. Que faire? comment parler? Je vous suivis mêlé à la foule qui vous admirait, mon Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la compagne de ma vie!
[2] Métis, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste, basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance, ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs yeux et leurs cheveux brunissent.
—Léon, vos récits emplissent mon cœur d'une ineffable joie; tout ce que vous dites me pénètre et me charme.
—J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer à votre père. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inouïs; je m'embarquais dans un canot qui suivit le vôtre; je vis votre vaisseau mettre sous voiles, et pour me faire recueillir à bord, je me jetai à la nage en criant au secours.
—Dieu!... je m'en souviens!... mon père voulait qu'on allât vous sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'était pas nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire transporter en Espagne et devenir libres.—Mon père insista: «—Remarquez, seigneur marquis, répondit le commandant, que cet homme nage comme un poisson et qu'il peut aisément remonter dans sa barque.»—Et, en effet, on vous vit à la longue-vue regagner votre canot et puis vous diriger sur la terre.
—Ce n'était point ma liberté, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'âme; mais rien n'égale ma persévérance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours; je sais lasser la fortune par ma ténacité. Aussi me voyez-vous à cette heure au château de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour y bénir notre union.
—Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit Isabelle frémissante.
—Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès qui m'avait cru mort et rendit au ciel des actions de grâces en me serrant dans ses bras. Votre destinée l'inquiétait; il pressentait que votre père ne vivrait que peu d'années; il devinait que sa chère Isabelle serait la malvenue dans la maison de Garba y Palos: «—Léo, mon cher fils, au nom de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...» «—Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.—Il se mit à genoux et remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bénit mes vœux.—Je repartis du Pérou très peu de temps après, ignorant encore la grande révolution de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde retardèrent, comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. Ce que le gouvernement espagnol était parvenu à cacher dans ses possessions d'outre-mer, si habilement isolées du reste des nations, tous les peuples le savaient déjà. Il fallut que le Lion de la mer parcourût son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut se faire reconnaître et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur de son surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met à vos ordres. Voilà pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles années perdues pour notre bonheur, le noble Andrès nous attend. Dans peu de mois, Isabelle, il vous aura pressée sur son cœur.
—Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux navires des nations étrangères, objecta la jeune fille.
—Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement à tous les pavillons.