—Le meilleur marcheur de nos trois bâtiments capturés aurait attendu à quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez être enlevée par Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mèches communiquant avec ma soute aux poudres. La frégate, prise entre trois bâtiments incendiés, accrochés à elle, n'aurait guère pu s'opposer à la manœuvre de nos chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes prises et mon cher Lion, encore tout imprégné des parfums de notre union.
Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant, avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, où il ne passa que trois fois vingt-quatre heures.
XV
RELACHE DE TROIS JOURS.
Le premier jour, un courrier fut expédié au Havre, à l'armateur Plantier, afin qu'il eût à se rendre à Bayonne pour s'y occuper de la vente des prises; un contrebandier basque fut chargé des lettres adressées par Isabelle et Léon à don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affiché à la porte de la maison commune, avec demande de dispenses de publications appuyée comme d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'équipage entier eut campo et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le club des capitaines et des marins libres vota, en séance solennelle, qu'une ovation civique serait décernée au glorieux Sans-Peur, corsaire du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.
Le second jour, des gens du port, payés à la journée, emmagasinèrent à bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il était possible d'en embarquer.
A l'auberge où avait élu domicile le citoyen capitaine du Lion, Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une députation de capitaines renommés pour la plupart. C'étaient: Soustra, qui, l'année suivante, commandant la corvette corsaire la Bayonnaise, enlevait à l'abordage la frégate anglaise l'Embuscade;—Bastiat et Dufourc, ses généreux armateurs;—Pellot et Jorlis, jeunes encore, et dont la renommée naissante n'atteignit son apogée qu'en 1811, à bord du Général Augereau et de l'Invincible Napoléon;—Dubédat, le capitaine, et Régal, son lieutenant, qui, avec la Citoyenne française de vingt-six canons, mirent hors de combat une frégate anglaise de soixante;—Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire Amiral Martin;—Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits sont demeurés célèbres dans les fastes de Bayonne.