Sur la même corvette se trouvait aussi, mais dans les profondeurs de la cale, le misérable Pottle Trichenpot, qui rendait avec usure à tous les Français les malédictions du prudent grognard maître Taillevent. A peine l'équipage anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle Trichenpot conçut le projet de se rendre au château de Garba, où il espérait bien trouver l'occasion de faire quelque mauvais coup. Provisoirement, comme s'il eût deviné que le loyal Roboam Owen préméditait le même voyage, il trouva le moyen d'entrer à son service.
Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que le Lion avait fait route vers le sud-sud-ouest.
Le 15, à la hauteur du détroit de Gibraltar, il mit ses masques, et prit l'apparence d'un gros brig marchand espagnol pour passer sous le canon d'une division de vaisseaux de ligne anglais. Le soir du même jour il amarinait, pillait et brûlait un vaisseau de la Compagnie des Indes.
Le 18, en vue de Madère, il capturait une goëlette espagnole bonne marcheuse, qui reçut un équipage de prise.
Le 25, relâche à Saint-Antoine, île du cap Vert, pour faire des provisions fraîches;—débarqué les prisonniers anglais et espagnols, bouches inutiles et embarrassantes;—appareillé le soir.
Le 1er avril, fête du passage de la ligne.
Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres furent baptisés par la pompe à incendie, avec toutes les farces et bouffonneries d'usage.
Tandis que Sans-Peur racontait à Isabelle l'histoire héroïque de ses navigations passées, le maître d'équipage en donnait une version non moins intéressante à la soubrette péruvienne.
Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs récits nécessaires. L'impatiente curiosité de Camuset lui valut chaque jour plusieurs taloches paternelles, qui accrurent son profond respect pour maître Taillevent.
Le 8, un temps à grains rafraîchit le brig et la goëlette, qui mirent le cap sur le Brésil. Isabelle, avec un petit porte-voix d'argent, commanda la manœuvre pour la première fois.