Jusqu’a Pepin, l’inauguration des rois de France n’avoit été qu’une cérémonie purement civile. Le prince, élevé sur un bouclier, recevoit l’hommage de son armée, et étoit ainsi revêtu de toute l’autorité de ses pères. Pepin, pour rendre son couronnement plus respectable aux yeux de ses sujets, y intéressa la religion, et transporta chez les Français, une coutume qui n’avoit été connue que chez les Juifs. Sacré d’abord par Boniface, évêque de Mayence, dont la sainteté étoit alors célèbre, il fit réitérer cette cérémonie par le pape Etienne III, qui vint implorer sa protection contre les Lombards.

Le pontife, qui sacra aussi les fils de Pepin, ne manqua point de les appeler, ainsi que leur père, les oints du Seigneur. Il confondit toutes les idées, et appliquant les principes du gouvernement tout divin, dont les ressorts étoient autant de miracles, au gouvernement des Français, que Dieu abandonnoit au droit naturel et commun à tous les hommes; Etienne compara la dignité de Pepin à la royauté de David, qui étoit une espèce de sacerdoce, et contre laquelle les Juifs ne pouvoient attenter, sans sacrilège. Les Français venoient d’élire Pepin librement, et sans qu’aucun prophète l’eût ordonné de la part de Dieu; le pontife leur dit cependant, que ce prince ne tenoit sa couronne que de Dieu seul, par l’intercession de Saint Pierre et de Saint Paul, et les menaça des censures de l’église, s’ils se départoient jamais de la fidélité et de l’obéissance qu’ils dévoient à Pepin et à sa postérité.

Quoique les Français n’eussent osé dépouiller les Mérovingiens, sans consulter le pape Zacharie, et qu’ils ne fussent guères capables de distinguer ce que Dieu fait par une volonté expresse, par une révélation marquée, comme dans le choix de Saül et de David, de ce qu’il permet et autorise seulement, comme protecteur général de l’ordre et des lois de la société; Pepin craignit que ses nouveaux sujets ne le détrônassent, s’il leur déplaisoit, ainsi qu’ils avoient détrôné Childéric, qui étoit aussi l’ouvrage de Dieu. Il ne compta pas sur la protection de Saint Pierre et de Saint Paul; et crut que, s’il étoit malheureux, un nouveau Zacharie pourroit faire changer de résolution aux deux apôtres, et leur apprendre à céder à la nécessité.

Quelque violente passion que Pepin eût eue de se faire roi, il comprit que le nouveau titre dont il étoit décoré, pouvoit affermir la fortune de sa famille, mais ne lui donnoit pas un pouvoir plus étendu que la mairie, dont le nom étoit odieux. Il ne se laissa point enivrer par la faveur inconstante de sa nation; pour la conserver, il voulut la mériter. Il falloit ne pas effaroucher des esprits fiers et hardis, que les dernières révolutions avoient rendus inquiets et soupçonneux. Les seigneurs avoient acquis le plus grand empire dans leurs terres, pendant la régence des premiers maires du palais; et après avoir éprouvé différentes vexations de la part du gouvernement, ils étoient d’autant plus jaloux de l’espèce de liberté qu’ils avoient recouvrée à la mort de Charles Martel, que commençant, à son exemple, à donner des bénéfices[43] et se faire des vassaux, ils avoient attaché à leurs intérêts toute la petite noblesse, que les malheurs du gouvernement avoient ruinée. Pepin s’écarta donc plus que jamais des principes despotiques de son père, pour gouverner avec la même modération que son aïeul. Il ne songea qu’à se rendre agréable à sa nation, et à la distraire de ses divisions intestines, en l’occupant au-dehors par de grandes entreprises. Il convoqua souvent les assemblées des évêques et des seigneurs, corrigea les abus qu’on lui permit de corriger, respecta ceux que la noblesse chérissoit, appliqua, en un mot, plus de palliatifs que de vrais remèdes, aux maux de l’état; et c’est de cette circonspection, ordinaire dans un gouvernement nouveau, que naquit une seconde nouveauté chez les Français.

Sous les premiers rois Mérovingiens, la couronne fut, en quelque sorte, patrimoniale, puisque le royaume se partagea, d’abord, en autant de parties différentes, qu’un prince laissoit d’enfans mâles. Les Français avoient apporté cette coutume de Germanie; et c’est, sans doute, ce qui les avoit divisés en plusieurs tribus, que Clovis réunit. Soit que les Français sentissent enfin, combien cet ordre de succession les affoiblissoit, et que des partages toujours nouveaux et arbitraires, n’étoient propres qu’à causer des troubles domestiques; soit qu’il faille, selon les apparences, l’attribuer à quelqu’événement, ou à quelqu’autre motif moins sage, que nous ignorons, les idées changèrent, à cet égard, après la mort de[44] Caribert; et à la place de ces royaumes de Metz, d’Orléans, de Paris, de Soissons, tout le pays de la domination française ne fut plus divisé qu’en trois parties, connues sous les noms de royaumes d’Austrasie, de Bourgogne et de Neustrie. Clotaire II, qui les avoit réunis, conféra l’Austrasie à son fils Dagobert; et l’exemple qu’il donna de retenir la Neustrie et la Bourgogne, fut suivi par ses successeurs, qui ne les séparèrent jamais. Ne subsistant, en quelque sorte, que deux royaumes, on oublia, peu à peu, que tout prince, par le droit de sa naissance, devoit être roi; et on ne fut point étonné que Thieri, le dernier des trois fils de Clovis II, n’eût d’abord aucune part à la succession de son père.

Il n’en falloit pas davantage chez un peuple à qui son indifférence pour les lois et son goût pour les nouveautés, n’avoient laissé aucune tenue dans le caractère, pour que les droits de la naissance fussent peu respectés. On y eut encore moins d’égard, après que l’Austrasie se fut mise sous la régence d’un duc, et que les maires, sans autre motif que leur intérêt particulier, élevèrent les princes sur le trône, ou les reléguèrent dans un cloître. Ce défaut de règle, en avilissant la race de Clovis, avoit, sans doute, contribué à l’élévation de Pepin; mais il pouvoit nuire à sa postérité. Ce prince ne s’en reposa point sur le serment des Français, la cérémonie du sacre, et les menaces du pape Etienne. Quand il sentit approcher sa fin, il assembla les grands à Saint Denis; et, en demandant leur[45] consentement, pour partager ses états entre ses fils Charles et Carloman, il sembla reconnoître que la naissance ne conféroit point le droit de régner. De ces exemples récens, joints au souvenir des coutumes anciennes, il se forma un nouvel ordre de succession: le trône fut héréditaire dans la famille de Pepin, mais électif par rapport aux princes de cette maison.


CHAPITRE II.

Règne de Charlemagne.—De la forme de gouvernement établie par ce prince.—Réforme qu’il fait dans l’état.—Ses lois, ses mœurs.

Malgré les précautions que Pepin avoit prises pour assurer la tranquillité publique, sa mort fut suivie de quelques divisions au sujet du partage de son royaume entre Charles et Carloman. Mais celui-ci ne survécut pas long-temps à son père, et le premier se trouvant seul à la tête de la nation française, fut en état de former et d’exécuter les grands projets qui ont fait de son règne, le morceau le plus curieux, le plus intéressant et le plus instructif de l’histoire moderne. Du milieu de la barbarie où le royaume des Français étoit plongé, on va voir sortir un prince à la fois philosophe, législateur, patriote et conquérant. Que ne peut-on retrancher de sa vie quelques excès de cruauté où le porta un zèle indiscret, pour étendre la religion, qu’il n’est permis que de prêcher! Les mœurs publiques étoient atroces. Les Français, dans leur ignorance grossière, pensoient que Dieu avoit besoin de leur épée, pour étendre son culte, comme leur roi, pour agrandir son empire. Les évêques eux-mêmes, éloignés du chemin que leur avoient tracé les apôtres, sembloient avoir entièrement oublié qu’ils vivoient sous la loi de grâce, et que Dieu n’ordonnoit plus que les Saxons fussent traités comme les Philistins et les Amalécites. Tout autre prince, dans ces circonstances, seroit excusable d’avoir pensé que la violence peut être un instrument de la grâce, mais on ne pardonne point à un aussi grand homme que Charles, les erreurs de son siècle; et à cette faute près, sa politique doit servir de leçon aux rois qui règnent sur les peuples et dans les temps les plus éclairés.