Les Français étoient perdus, si Charles, que j’appellerai désormais Charlemagne, eût eu moins de vertu que de génie. Les peuples également opprimés par les seigneurs ecclésiastiques et laïcs, les détestoient également. Le clergé, dont les mœurs[46] scandalisoient tout le royaume, auroit voulu écraser la noblesse, qui n’étoit riche que de ses dépouilles; et la noblesse, pour se débarrasser des plaintes injurieuses et éternelles des évêques et des moines, vouloit achever de les ruiner. Les révolutions qui avoient fait oublier les lois, n’avoient pas même établi à leur place des coutumes fixes et uniformes. On n’avoit consulté que les conjonctures et les convenances, pour agir; et on ne savoit encore obéir que quand on étoit trop foible pour oser se révolter. En un mot, tous les ordres de l’état, sans patrie, sans se douter même qu’il y a un bien public, et ennemis les uns des autres, étoient dans cette situation déplorable que désire, que cherche, que fait naître l’ambition d’un prince assez peu instruit de ses intérêts, pour penser que le comble du bonheur consiste à jouir d’un pouvoir sans bornes.

Charlemagne n’avoit qu’à ne pas s’opposer au cours des événemens que devoient produire les vices des Français, et la nation alloit se trouver asservie au gouvernement le plus arbitraire. C’eût été un jeu pour un génie aussi grand et aussi fécond en ressources que le sien, que de tourner à son profit les divisions de ses sujets, d’humilier les différens ordres de l’état, les uns par les autres, et d’élever la prérogative royale sur la ruine commune de leurs priviléges.

Il n’est pas extrêmement difficile de remédier aux maux d’un peuple dont le gouvernement n’est pas altéré dans le principe fondamental de l’obéissance et de la subordination: quand il subsiste encore une puissance législative, ou qu’on en reconnoît du moins la nécessité, les esprits ont un point de réunion. Les désordres eux-mêmes, deviennent autant de leçons utiles, et il suffit alors de faire à propos quelques règlemens sages, on y obéira. Mais quand les troubles de l’état portent avec eux les simptômes d’une anarchie générale, qu’importe de faire des lois, que le foible se fait un art d’éluder, et le puissant, une gloire de violer? Quelque salutaires qu’elles soient en elles-mêmes, elles deviennent inutiles et augmentent souvent la confusion. C’est à la source du mal qu’il faut alors remonter; et avant que de recommander des choses justes, il faut avoir mis le citoyen dans la nécessité d’obéir.

Bien des princes, en pareil cas, ont cru qu’ils devoient se rendre tout-puissans pour donner de la force aux lois, mais souvent en aigrissant les esprits, ils n’ont éprouvé qu’une plus grande résistance. S’ils ont réussi, ils ont presque toujours abruti leurs sujets par la crainte; ou s’ils ont été assez éclairés, pour ne pas abuser du pouvoir qu’ils ont acquis, ils l’ont laissé à des successeurs indignes d’eux: et le bien passager qu’ils ont produit contre les règles et par force, est devenu l’instrument d’une longue calamité. Charlemagne, dont les vues embrassoient également l’avenir et le présent, ne voulut pas faire le bonheur de ses contemporains, aux dépens de la génération qui lui succéderoit: il apprit aux Français à obéir aux lois, en les rendant eux-mêmes leurs propres législateurs.

Pepin avoit commencé la réforme, en se faisant une règle de convoquer tous les ans, au mois de mai, les évêques, les abbés et les chefs de la noblesse, pour conférer sur la situation et les besoins de l’état. Charlemagne perfectionna cet établissement; il voulut que les assemblées fussent convoquées deux[47] fois l’an, au commencement de l’été et à la fin de l’automne; et la première loi qu’on publia, fut de s’y rendre avec exactitude. Ce prince ne crut pas qu’il suffît d’y appeler les grands; quelqu’humilié que fût le peuple depuis l’établissement des seigneuries et d’une noblesse héréditaire, il en connoissoit les droits imprescriptibles, et avoit pour lui cette compassion mêlée de respect avec laquelle les hommes ordinaires voient un prince fugitif et dépouillé de ses états. Ce ne fut point seulement par esprit de justice qu’il fit tous ses efforts pour lui faire restituer une partie de sa première dignité; il savoit encore que c’étoit le seul moyen de l’intéresser au bien public, de rapprocher la noblesse et le clergé du prince, et de les préparer sans effort à renoncer à la tyrannie qu’ils affectoient et qui faisoit le malheur du royaume. Enfin Charlemagne fut assez heureux pour que les grands consentissent à laisser entrer le peuple[48] dans le champ de Mars, qui par-là redevint véritablement l’assemblée de la nation.

Tant que le champ de Mars avoit subsisté sous les premiers successeurs de Clovis, tout homme libre qui vivoit sous la loi salique ou sous la loi ripuaire, avoit le privilége de s’y rendre, et y occupoit une place. Mais depuis que les Français possédoient un pays très-étendu, et s’étoient extrêmement multipliés par la naturalisation des étrangers, cette méthode n’auroit plus été praticable; et pour prévenir le trouble et la confusion d’une assemblée trop nombreuse, Charlemagne établit à cet égard un nouvel ordre. Il fut réglé que chaque comté députeroit au champ de Mars douze représentans, choisis dans la classe des rachinbourgs, ou, à leur défaut, parmi les citoyens les plus notables de la Cité, et que les avoués des églises, qui n’étoient encore alors que des hommes du peuple, les accompagneroient.

Je ne puis m’empêcher de copier Hincmar en cet endroit. L’assemblée, dit-il, qui se tenoit à la fin de l’automne, après que la campagne étoit finie, n’étoit composée que des seigneurs[49] les plus expérimentés dans les affaires. Elle régloit les gratifications qui devoient se distribuer; et jetant les yeux sur l’avenir, préparoit les matières qui devoient faire l’objet des délibérations dans l’assemblée suivante. On y discutoit les intérêts du royaume relativement aux puissances voisines; on revoyoit les traités; on examinoit avec attention s’il étoit à propos de les renouveler, ou s’il étoit plus avantageux de donner de l’inquiétude à quelque voisin. De-là on passoit à l’examen de l’intérieur de l’état; on cherchoit la cause des abus présens, et on travailloit à prévenir les maux dont on pouvoit être menacé. Jamais le public n’étoit instruit des vues, des débats, des projets, ni des résolutions de cette assemblée. Un secret inviolable empêchoit que les étrangers ne pussent se précautionner contre les entreprises dont ils étoient menacés, et que, dans l’intérieur même du royaume, des mécontens ou des esprits jaloux et inquiets ne s’opposassent par leurs intrigues au bien public.

C’étoit l’assemblée générale du mois de Mai suivant, composée des évêques, des abbés, des comtes, des seigneurs et des députés du peuple, qui recueilloit le fruit de cette première assemblée. C’est là que se régloit l’état de tout le royaume pour l’année courante; et ce qu’on y avoit une fois arrêté, n’étoit jamais changé, à moins de quelque événement imprévu, et qui, par son importance, auroit intéressé le sort général de la nation. Pendant que les trois ordres étoient occupés à régler les affaires, Charlemagne qui, par respect pour la liberté publique, n’assistoit pas à leurs délibérations, mais qui en étoit l’ame par le ministère de quelques prélats et de quelques seigneurs bien intentionnés, auxquels il avoit communiqué une partie de ses vues et de ses lumières, recevoit les présens qu’on lui apportoit, suivant l’usage ancien. Il saluoit les grands, dit Hincmar, que je copie toujours, conversoit avec ceux qu’il voyoit rarement, témoignoit de la bonté aux vieillards, et étoit gai et enjoué avec les jeunes gens.

Quelquefois les trois chambres, séparées du clergé, de la noblesse et du peuple se réunissoient, soit pour se communiquer les règlemens que chaque ordre avoit faits par rapport à sa police ou à ses intérêts particuliers, soit pour discuter les affaires mixtes, c’est-à-dire, qui tenoient à-la-fois au spirituel et au temporel, ou qui, par leur nature, étoient relatives à deux ou à tous les ordres de l’état. Le prince ne se rendoit à l’assemblée que quand il y étoit appelé, et c’étoit toujours pour y servir de médiateur, lorsque les contestations étoient trop animées, ou pour donner son consentement aux arrêtés de l’assemblée. Alors il proposoit quelquefois lui-même ce qu’il croyoit le plus avantageux à l’état; et, avant que de se séparer, on portoit enfin ces lois connues sous le nom de capitulaires, qui, soit qu’elles fussent l’ouvrage de la nation, soit qu’elle les eût simplement adoptées, conservèrent l’usage[50] nouvellement établi d’être publiées sous le nom du prince, qui y prend le titre de législateur suprême.

«Nous voulons, nous ordonnons, nous commandons,» dit Charlemagne dans ses capitulaires; mais ces expressions, qui ont fait croire à plusieurs écrivains que la puissance législative appartenoit toute entière au prince, ne présentoient point alors à l’esprit les mêmes idées que nous y avons attachées depuis; la forme seule du gouvernement les modifioit, et la conduite même de Charlemagne leur ôtoit cette âpreté despotique dont il étoit ennemi, et qui eût blessé des oreilles libres. C’est ainsi que les trois colléges de l’empire d’Allemagne ne sont point offensés aujourd’hui de ces mêmes expressions, dont la chancellerie impériale conserve l’usage, et ne se doutent pas qu’elles puissent être un titre contre la liberté Germanique. Charlemagne vouloit, ordonnoit, commandoit, parce que la nation avoit voulu, ordonné et commandé, et le chargeoit de publier ses lois, de les observer et d’en être le protecteur et le vengeur.