Le vieux serviteur parle avec éloge de son maître ; il est très-brave, et l’Émir l’aime beaucoup.

« Ce n’est pas comme le beg précédent, ajoute-t-il, qui est emprisonné depuis cinq ans à Bokhara.

— Pour quelle raison ?

— Un parti de Turkomans étant venu rôder en été, époque où l’on ne se défie pas d’eux, surprend presque tous les troupeaux paissant aux environs de la forteresse et les emmène. On court prévenir le Beg. Il rassemble ses hommes, les fait monter à cheval, et se met à la poursuite des bandits. Ceux-ci avaient une avance considérable. On ne put les atteindre qu’en forçant l’allure des chevaux. Le butin fut repris, mais les pillards s’échappèrent, car ils montaient des coursiers très-rapides. Le mal fut que la chaleur rendit malades les chevaux de nos soldats, et quatre-vingts moururent de cet excès de fatigue. Lorsque l’Émir apprit ce grand malheur, sa colère fut terrible, et comme il avait déjà eu lieu de se plaindre du beg qui mena cette affaire, il l’a fait jeter en prison à Bokhara, et l’y a gardé depuis lors.

— Comment se fait-il que les Turkomans pillent rarement en été ?

— Parce qu’ils n’en ont pas le loisir, étant alors occupés aux travaux des champs, et que les puits sont presque sans eau, que la chaleur est insupportable, et que pour ces raisons les alamans[37] présentent de grandes difficultés.

[37] Expédition dans le but de piller.

— Et en hiver ?

— Ils n’ont presque rien à faire, qu’à flâner d’une tente à l’autre, écouter les récits des conteurs. C’est alors que se recrutent facilement les hommes d’un alaman. On les trouve surtout parmi les pauvres : il y a celui qui trouvant sa part d’eau insuffisante, veut l’accroître, mais n’a point d’argent ; celui qui l’a perdue au jeu, — car ils jouent leur part d’eau, — et celui qui est incapable de fournir le kalim qu’on lui demande, et puis, les oisifs, les coureurs d’aventures. Qu’il se trouve un riche, propriétaire de plusieurs chevaux, déjà connu par son adresse et son habileté à diriger une expédition ; que ce riche propose à ces hommes sans avoir de leur prêter à chacun un cheval et d’aller en quête d’une riche caravane, et il s’en présentera trois fois plus qu’il n’en faut, capables de tout, ne reculant pas devant une nuit de sang.

« Le chef choisit les plus braves et les plus vigoureux, leur donne ses chevaux à entraîner. Quand le « iarak[38] » est terminé, ils rassemblent les provisions et partent avec des outres pleines. A l’entrée du désert, tous promettent solennellement d’obéir au chef, de lui remettre moitié du butin et de se partager équitablement le reste. Ces karaks[39] tiennent toujours la parole qu’ils ont donnée.