On ouvre une première porte, les soldats du fort présentent les armes, puis une deuxième porte, refermée tout de suite ainsi que l’autre. Nous sommes dans une vaste cour sombre. Un homme nous invite en assez bon russe à entrer dans une petite salle basse et longue, où un brasier luit dans un coin, et une lampe à bec fume dans l’autre.
Des hommes étendus se lèvent et s’en vont. L’individu qui sert d’interprète nous apprend que le Beg viendra nous voir dans un instant, après notre repas.
C’est la première fois que j’entends un Bokhare parler russe aussi couramment, et je lui manifeste mon étonnement de trouver à Kabakli une personne aussi instruite.
« Ah ! monsieur, nous dit-il, je n’ai pas toujours été aussi misérable, j’étais un des plus riches marchands du Bokhara. Maintes fois je suis allé à Moscou, à Nijni-Novogorod ; j’ai même visité Pétersbourg. J’ai vécu longtemps en Russie, vendant du coton, de la soie et des tapis. Mais, il y a dix ans bientôt, l’Émir s’est défié de moi, et sans que j’en aie su la raison, on m’a jeté dans le sindoum de Bokhara. Trois ans, j’ai été enfoui sous la terre. En hiver, je n’avais pas trop froid, mais en été la chaleur était insupportable, et moi qui avais coutume d’habiter de bons appartements, de faire toutes les ablutions prescrites, j’étais rongé par la vermine.
« Et pourtant, je n’osais souhaiter qu’on me tirât du trou. Quand on hissait un de mes compagnons, j’apprenais parfois par un nouveau venu que ç’avait été pour le pendre. Et je me disais : Allah veuille qu’on t’oublie !
« Puis on m’a envoyé à Kabakli ; j’ai appris ma ruine par un homme de l’escorte, mes biens ayant été confisqués ; ensuite ma femme est morte, et mon fils en bas âge est venu vivre auprès de moi. Depuis sept ans, je ne suis pas sorti de la forteresse. Pendant un an et demi, le Beg m’a empêché de converser avec les gens de passage. Il ne veut pas que je parle russe, parce qu’il ne comprend point cette langue.
« Tout à l’heure il viendra ; je vous en supplie, gardez-vous de lui rien dire de ce que je vous ai conté, il me ferait pendre. Ah ! je suis misérable, bien misérable ! quel commerce voulez-vous que je fasse à Kabakli ? Impossible de trafiquer, de gagner de l’argent. »
Tel est, en effet, le plus cruel des tourments qu’on puisse infliger à un Tadjik : l’empêcher de gagner de l’argent et de trafiquer. Quelle race est plus dévorée par l’auri sacra fames ?
Le prisonnier exhalait ses plaintes à mi-voix ; soudain il se tait et recule. Le Beg vient d’entrer par la porte basse.
C’est un solide Ousbeg de taille moyenne, trapu, coiffé d’un bonnet noir, avec une longue barbe grisonnante, des yeux noirs, vifs, brillants, sous des sourcils touffus. Il a fière mine, et les allures souples et lourdes d’un grand fauve, d’un ours. Il salue gravement, puis questionne ses hôtes par l’intermédiaire du prisonnier, s’exprimant posément.