Il ne peut faire de distinction entre Farangui et Français. Pour lui, nous sommes un seul peuple avec les Anglais.

« Mais notre langue n’est pas la même !

— Les Ousbegs non plus ne parlent point le même dialecte que les Tadjiks, et cependant ils sont tous musulmans. »

Ni la géographie, ni l’ethnographie n’ont été l’objet de ses études. Le vieux soudard a appris à monter à cheval, à donner des coups de sabre, laissant aux mollahs le soin de déchiffrer les livres.

Il nous annonce comme un événement tout récent que trois Faranguis sont allés à Merv et ont dit aux Tekkés : « Merv est à nous. »

Je ne sais vraiment à quoi rattacher cette rumeur. Cela donnera idée au lecteur du temps qui doit s’écouler avant que les nouvelles d’une grande guerre, d’un fait marquant de l’histoire d’Occident, arrive aux oreilles des habitants de certains recoins de l’Asie, et jusqu’à quel point un récit sera défiguré en passant de bouche en bouche. Ne sommes-nous pas aussi ignorants de l’histoire contemporaine de l’extrême Orient et de sa géographie ?

D’autre part, le Beg vient d’apprendre que beaucoup de Tekkés se rendent à Khiva, afin de se donner aux Russes.

Je lui demande s’il y a longtemps qu’il a eu maille à partir avec les pillards.

« Non, tout dernièrement, mes garaouls ont dû les poursuivre et reprendre des chameaux qu’ils avaient volés. »

Il est tard, le Beg prend congé de ses hôtes qui dorment jusqu’au moment où la diane sonne. La diane bokhare est un charivari qui dure cinq minutes. On voit bien à la vigueur qu’ils déploient à taper sur les tambours, à souffler dans les trompettes, que cela ne leur arrive qu’une fois par jour. En tout cas, ils jouent bien le rôle qui leur est assigné, ils ont charge de réveiller les croyants, et ils les réveillent. Un bruit pareil, en même temps qu’il arrache brutalement les dormeurs aux bras de Morphée, retentit au loin, et peut donner à réfléchir aux ennemis qui l’entendent. C’est terrifiant comme un concert de tigres qui rugissent au soleil levant.