On a entassé dans la barque du foin pour plusieurs jours ; on a ajouté un sac de sorgho pour les chevaux, du charbon pour le feu. On peut poursuivre la route.

Ayant dit adieu au Beg, à l’infortuné marchand qui nous conduit jusqu’au seuil de la porte, nous arrivons par le soleil du matin près de la rive où les soldats sont assis en désordre. A notre vue, ils se lèvent, s’alignent, présentent plus ou moins bien les armes, puis attendent le fusil au pied que nous prenions le large. Une belle collection de bandits ! Après que les bateliers ont mis la main à la barbe, en saluant, l’un des guerriers, sur l’ordre de son chef, épaule son mousquet, car il a la prétention de nous dire adieu par une salve d’un seul coup — la poudre est rare. — Le chien tombe, et c’est tout. Il arme de nouveau, presse la gâchette ; rien. A la troisième reprise, le coup fait long feu. En somme, voilà de mauvaises armes et de mauvais soldats.

Les bonnets noirs disparaissent derrière les arbres, à la file, tandis qu’Iskandar le pilote s’efforce d’engager la barque dans le courant.

Dès que nous avons perdu de vue Kabakli, les bateliers observent le silence ou parlent à voix basse ; le patron nous engage à les imiter, et à bien observer la rive ; car nous pénétrons dans la région où les Tekkés ont coutume d’attaquer les barques.

Le fleuve est semé de bas-fonds, d’îlots ; le courant rase tantôt la berge droite, tantôt la gauche, et l’on est à portée de fusil des hommes qui seraient embusqués derrière les touffes de roseaux ou derrière les pans de murs de saklis en ruine.

Tout le monde est aux aguets ; inutile de dire que les deux pillés font bonne garde, et qu’ils ne sont nullement rassurés. Les armes sont à portée de la main.

Dès que dans le lointain l’un des hommes croit apercevoir quelque silhouette, il la montre du doigt, et chacun regarde, examine attentivement, la main au-dessus des yeux. Le point noir reste immobile ; c’est sans doute une broussaille, une carcasse de bête, que l’éloignement grandit, et l’on ne s’en occupe plus. Puis, voilà une trace sur le sable, on s’approche : elle date de loin. Une tige froissée, l’herbe qui penche et que peut-être un pied aura foulée, c’en est assez pour raviver les craintes. Soudain, Radjab-Ali montre tout près du bord une plaque humide sur la plage.

« Un homme ! »

L’équipage, les passagers ont froid dans le dos ; mais Radjab-Ali s’est trompé, ce n’est pas un homme, mais un sanglier qui a détrempé le sol. Pourtant nul ne songe à rire de la méprise.

La journée se passe en commentaires sur le moindre indice suspect. Nos compagnons de route ont la mine inquiète, et il est évident que les Tekkés leur causent une terreur insurmontable. Rachmed fume le tchilim avec indifférence, Radjab-Ali a mis une capsule neuve à son pistolet et fait jouer son grand sabre dans le fourreau.